christiane
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posté le 2009-06-24 à 17:34:47
La ville était étrange reflétant les humeurs d’un ciel changeant. Oppressés par les nuages lourds et bas, les passants pressaient le pas, l’averse menaçant. Puis le ciel soudain devenait caméléon, laissait filtrer une lumière de fin du monde, qui s’ébrouait par touches sur les toits. Un vent vivifiant surgissait de nulle part, refoulant les nuages, et le soleil reprenait ses quartiers.
Pour combien de temps ? Fallait-il y croire ?
De la chambre dont il ne sortait que la nuit venue, Baptiste observait le ciel et ses états d’âme…Il en ressentait la tourmente sous-jacente, comme celle qui le tenaillait depuis des mois.
Dans une petite rue de la ville, un marché de la poésie résonnait de ses mots inédits ou trop dits, de leur musique particulière, et les invités ou curieux s’y retrouvaient, étonnés, perplexes ou enthousiastes. Ces derniers étaient les plus nombreux car qui franchit le seuil de cet endroit vient y chercher quelque chose, instinctivement.
De petites tables disposées ça et là permettaient un moment de repos, la consultation d’un recueil et surtout l’écoute de la lecture d’un texte poétique.
Mérédith qui était entrée sous le chapiteau un peu par hasard, observait les uns et les autres, en retrait.
C’était en quelque sorte une invitation. Deux heures auparavant, elle buvait un café à la terrasse du « Villon » et sur la table à côté d’elle, un livre oublié l’intriguait. Elle l’ouvrit, un petit feuillet s’en échappa : « rendez-vous au Marché de la poésie, 16 heures, je vous attends »
A qui était adressé ce mot, émanait-il d’un homme, d’une femme ? Le livre avait-il été abandonné intentionnellement, précipitamment?
Vers 16 heures, donc, elle entra dans la salle ayant négligemment laissé dépasser le livre de son sac entrouvert. Elle examinait les personnes présentes, mais dans cette faune pittoresque, comment eût-elle pu reconnaître ceux qui devaient se retrouver ? Certains avaient le verbe haut, la plupart s’exprimaient en conciliabules assez secrets, envolées d’oiseaux, quelques sourires ouverts, convenus, ou aguicheurs.
Une femme entra, elle avait sous le bras un paquet de livres, son aspect plutôt débraillé par une hâte manifeste la faisait remarquer. Son regard allait de l’une à l’autre table, sans arrêt.
Personne ne vint vers elle et elle s’assit, déposa des livres, ferma les yeux. Un moment de repos.
M s’approcha d’elle. Elle remarqua une pile de recueils, puis le même livre que celui qu’elle avait trouvé au café.
Elle attendit quelques instants, puis doucement dit : « Etes-vous l’auteur de ce roman ? » « Je l’ai trouvé tantôt, sur une table de café, et voici ce mot qui sans doute vous est destiné…Ou que vous destinez à quelqu’un ».
- Ah ! Dit-elle…Oui, il s’agit bien de mon dernier roman. Je vous remercie de l’avoir rapporté. Mais celui que j’attendais n’est pas venu au rendez-vous, et je l’ai laissé sur la table avec ce mot…
Je vous l’offre et vous le dédicace ! Si vous l’aimez, rien n’empêche de le donner à votre tour…Savez-vous qu’un jour par an, on laisse dans un endroit public (parc, café, bancs d’église (moins fréquentés, d’accord), un livre que l’on a lu, un autre s’en saisit, et fait de même…
Elle se passa la main sur le front, elle respira longuement, quelques personnes s’arrêtaient devant sa table et ouvraient l’un ou l’autre livre, s’attardaient parfois, commentaient, hésitaient…L’une ou l’autre s’enhardissait à lui poser quelques questions, repartait avec le livre…
Dans son appartement sous les toits, Baptiste avait fermé les tentures, il s’était allongé sur le lit, il savait qu’aujourd’hui Sylviane était proche, elle participait chaque année au Marché de la poésie, qu’il fréquentait assidûment autrefois.
Il écrivait de somptueux poèmes qui faisaient l’objet de critiques élogieuses, il était adulé par les lecteurs. Il dormait peu, sortait beaucoup, rentrait tard, rencontrait des étudiants avec qui il conversait longuement, donnait quelques conférences sur l’art d’écrire…
Puis Sylviane, sa femme, sa vie, son indispensable souffle l’avait quitté.
Il avait sombré très vite, refusant les honneurs, renonçant à écrire, ne vivant que la nuit.
Au Marché de la poésie, Mérédith avait découvert sous une pile des romans de Sylviane un recueil de poésies, l’auteur était Baptiste Gardile, et la photo au verso du livre la fit sursauter. Elle s’approcha de Sylviane et lui dit : « je le connais, il habite à deux pas d’ici, il ne sort pas le jour, se fait apporter ses repas. Je le croise parfois tard dans la nuit, il semble fuir quelque chose. Donc, il écrit ? ».
« Il écrivait, oui, » dit Sylviane ». « Il oubliait de vivre, enfin, je croyais cela. Je me suis trompée, sans doute, cette façon d’être et de tout brûler était son moteur d’inspiration, je n’ai pas compris »
Mérédith emporta le livre de Sylviane, et plus tard en passant devant l’immeuble voisin du sien, elle le déposa dans la boîte aux lettres de Baptiste, avec la carte du rendez-vous manqué, et ces mots : « N’hésitez-pas, elle vous attend ! Il y a un nocturne ce soir au Marché, allez-y ! »
Lorsque Mérédith un an plus tard franchit à nouveau le seuil de la maison de la Poésie, elle vit, parmi tant de poètes et d’écrivains assemblés là, deux tables côte à côte. Baptiste et Sylviane dédicaçaient leurs dernières œuvres, avant de partager avec le public un poème à deux voix.
Sylviane lui fit un signe de la main. Son sourire était radieux. Mérédith s’éclipsa discrètement, après quelques instants.
Derrière elle, elle entendit un appel : Sylviane lui tendait son dernier recueil de poèmes : « faiseurs de mots, faiseuse de vie… »
Si le soleil ne resplendissait pas ce jour-là, elle n’en remarqua rien.
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