isa

sinon, j'y réfléchis. Enfin au cas où il n'y aucun nouveau-nouvelle qui s'y mettrait. Et d'ailleurs on peut avoir différents textes pour la même image.
S*

En fait, j'ai écrit mon dernier texte avec ta photo de l'allée sous les arbres et Florence a écrit son texte sur ma photo bizarre avec les cercles. Et maintenant le texte a écrire est sur la photo de Flo avec le tableau.
isa

Alors, j'avais commencé, bien commencé, un texte sur la photo de Flo, ça s'appelait "deux minutes avant minuit", et la scène se passait dans un holopont au XXIVème siècle... seul ennui, j'étais dans un pré en montagne, le temps était à la pluie et à l'orage (un temps et une fraicheur sublimes, si on considère la météo actuelle à Nice). Et tout à coup, comme tous les jours à la même heure, entre trois et quatre de l'après-midi, vloufff, un vent violent se lève et... plus de feuilles, envolées. Les ânes dans leur enclos d'altitude ont été très surpris. Mais en tout cas, malgré ma réaction et mes essais d'aller chercher mes feuilles eh bien... néant. Plus de feuilles. Et une douche par-dessus le marché. Et rentrer dans la boue.
Finbref, voilà, si quelqu'un d'autre voulait s'y mettre, ce ne serait pas de refus.

Bon bon bon!!
Mais alors on a que deux solutions...

Soit Steph s'y met (il va nous pondre l'équivalent d'un recueil en une semaine)
Soit, non invete quelqu'un à s'y mettre.

Vous voyez vraiment pas????
S*

Jolie, Isa, ton histoire de feuilles envolées. Enfin, ça a dû être très désagréable, mais de temps en temps, la nature ait eu le dernier mot. En plus, grâce à toi, les ânes ont maintenant de la bonne lecture et, qui sait, tu es peut-être à l'origine d'une future mutation de l'espèce :)

J'en ai commencé une, qui est en fait liée à ma précédente "les bêtes tombées des branches", mais que ça n'empêche personne de participer, qu'on en ait une ou deux ou plus sur une même image n'est pas gênant.

isa

oui, voilà, bientôt le groupe Hihan Maiden

Désolée, mais refaire le chemin vers la surpression du niveau de la mer, plus les cinquante degrés à l'ombre dans mon appartement (je joue du violoncelle fondu), faut pas me demander du haut niveau aujourd'hui.
isa

Cela dit, je re-regarde le tableau, il est beau !! chouette que tu écrives dessus...
isa

enfin 'à propos de'...
(isa arrrrête)
S*

Texte commencé en voulant donner une continuité à ma première nouvelle ci-dessus dans ce même thème.
Je me suis peut-être trompé mais à cause du rameau et de l'ange j'ai supposé que le tableau représentait l'Annonciation.
J'avoue que le rapport avec la photo arrive tard dans le texte, mais il est bien là quand même.

**********

-- Un meuble autour du cou --

Ils se sont mis chacun d'un côté, leurs roues de vélo prêtes à tourner vers moi, pour pouvoir me coincer, au cas où je me sauverais.
À ma droite, je vois la mer, immense, libre. Je mets pied à terre et je les laisse m'encadrer.
- Vous êtes réfugiée, mademoiselle ?
Je fais l'innocente. Non, je ne fais pas l'innocente, je suis innocente.
- Oh non, moi je viens du hameau de Bénézès, juste derrière Lounargues... Je suis allée faire des courses en ville, comme vous voyez.
Je leur montre les deux pastèques que j'ai accrochées chacune d'un côté. On voit juste le haut qui dépasse. Le plus jeune des deux prend un air rigolard :
- Sauf votre respect, c'est la première fois que je vois un vélo avec une paire de...
Son chef le coupe.
- Ne faites pas attention à mon collègue, mademoiselle. Le soleil a dû lui taper sur la tête.
Ils ne sont pas très dués pour mentir, le jeune a dit ça exprès et c'est arrangé entre eux, j'en suis sûre. Si j'ai l'air choquée, ils vont tout de suite comprendre que je suis de la ville et me faire embarquer. Ici, ce genre de blague choque moins les jeunes filles. Je rougis juste un peu avec un air entendu. Le chef a l'air satisfait de mon petit sourire et enchaîne :
- N'empêche, si vous savez où trouver des pastèques par les temps qui courent, c'est que vous êtes vraiment du coin !
Je ris avec lui :
- C'est que, vous savez, on se débrouille comme on peut ! On se rend des services...
- Elles viennent de chez la Barberine, je parie.
- Hé, si vous le dites...
J'ai pris un peu d'accent mais pas trop. Il ne faut jamais en faire trop, il vaut mieux toujours rester dans la moyenne. Je suis bien contente d'avoir changé mes habits de citadine, sinon j'étais fichue. Il y a des filles qui se font prendre pour ce genre de détails.
- Vous avez quel âge ?
- Dix-sept ans...
- Vous avez vos papiers ?
Je leur dit tranquillement :
- Oui, bien sûr, tenez.
Je peux m'essuyer le front sans avoir l'air effrayée ou coupable, il fait si chaud. D'ailleurs, ils en font autant et enlèvent leurs képis pendant quelques secondes.

J'ai tout de suite vu qu'ils ne sont pas du coin, eux non plus. Pas forcément de très loin, comme moi, mais pas d'ici. Aucun des deux, ça c'est une erreur de leur part, il en faut toujours un sur les deux, pour repérer les détails locaux qui clochent. Tant pis pour eux, tant mieux pour moi.
Je me sens quand même un peu nerveuse quand ils regardent mes papiers. Ils sont très bons, normalement, mais s'ils veulent m'embêter, ils les feront vérifier, de toute façon. Je calcule dans ma tête si j'arriverais à les pousser et m'enfuir à toute vitesse, au cas où ça tourne mal. Au cas où ils se rendraient compte que les pastèques sont creuses.
- Vous n'êtes pas du coin, vous. Enfin, sur vos papiers, si. Mais il y a la théorie et la pratique, pas vrai ?

Je respire des cailloux, des criquets, des grains de sable, tout sauf de l'air.
Les tuiles des Mouzières. La terre sèche, que j'ai l'impression de déjà avaler. Les herbes jaunes, prêtes à prendre feu. La mer qui scintille, trop violemment je trouve. Je regarde tout bien. Peut-être que je ne vais pas revoir l'air libre de sitôt.

Le chef dit :
- La papaye a été peinte en bleu.
Il m'a fallu un gros effort pour ne pas sursauter à cette phrase. Alors là, j'avais tout prévu sauf ça. Je commence à avoir envie de faire pipi avec tous ces rebondissements.
Il attend ma réponse. Qu'est-ce que je suis censée faire ? Je regarde les ajoncs et les roseaux, il y a juste un petit vent qui les soulève, on dirait qu'ils respirent tranquillement. La mer aussi s'est apaisée, elle a l'air d'approuver. Puis leurs yeux. Ils m'inspirent confiance. Et j'en ai assez, assez de tout cacher, tout le temps. Alors, je réponds.
- Et les grenouilles sautent dans le gazon.
- Alors, vous êtes au courant...
- Et vous aussi...
- Il ne faut pas nous en vouloir. Il faut qu'on applique la procédure, même quand on croit être seul. On ne sait jamais qui nous regarde et depuis où... continuons à avoir des gestes naturels...

On se regarde en hochant la tête discrètement, en souriant. Ils sont du bon côté.D'un coup, tout le monde se détend et il y a comme une petite fraîcheur qui passe dans l'air pourtant brûlant, une brise fugitive, exaltante. La radio de Londres ne va pas passer ces codes avant trois jours. Moi, papa me les a dit, au cas où ce soit mon tour d'écouter la radio au moment où ils les donneront.
- Et qu'est-ce vous faites ici, dans un endroit si isolé ?
Je hausse les épaules.
- J'ai accompagné mon père... maman est morte, alors c'était ça où rester pensionnaire à Montpellier chez les bonnes soeurs... et puis je suis bien avec lui. Je continue de réviser les cours, pour ne pas oublier... et j'aide un peu... même si se dispute des fois, parce que moi je suis croyante comme maman et lui il bouffe du curé...
Le plus jeune me dévore des yeux. Il fixe ma médaille de la Vierge sur mon cou et la médaille devient brûlante, mais pas à cause du soleil. Je me dis que j'aimerais bien que Thomas soit là, avec moi. Enfin, il vaudrait mieux pour lui. Après tout, on n'est même pas fiancés.Toujours à droite et à gauche, alors que ce charmant jeune homme me regarde bien au milieu.
Dans ma tête, j'entends la chanson d'Edith Piaf :

"Mais le destin m'a fait une farce
Et l'vingt et un du mois de mars,
Quand le printemps chante à pleine voix sa naissance
Avec un beau gars m'a fait faire connaissance.
Il m'a dit : "Viens".
Il m'a souri
Et dans mon coin,
Tout a fleuri."

Je ne vois pas pourquoi ça n'existerait qu'à Monmartre. Le bord de la mer, c'est bien aussi, pour une histoire d'amour. D'abord, je n'ai jamais vu Montmartre. Thomas m'a dit que, là-haut à Paris, c'est tellement au nord que sur les marches les plus hautes des escaliers de Montmartre, il y a des neiges éternelles.
Je ne sais même pas si c'est vrai et de toute façon, ce n'est pas le moment de penser à lui. Je préfère imaginer que le jeune gendarme doit me fouiller très sérieusement, sans rien oublier, alors il commence par défaire mon ...

Le chef me tire de ma douce rêverie :
- N'empêche, ce n'est pas prudent, mademoiselle, de rouler comme ça avec des... enfin, je ne veux pas savoir quoi. Avec les gendarmes d'ici,vous êtes tranquille. Et depuis que Gabs a sauté, les allemands sont désorganisés. Mais les autres sont toujours là... les miliciens, les demi-miliciens et surtout les rien du tout qui se prennent pour des miliciens...
Le jeune renchérit :
- Ouais, c'est les pires et les plus nombreux, mais en ce moment ils sont surtout très occupés à se faire coudre des brassards F.F.I ! Mieux vaut tard que jamais... ils pourront les sortir quand on aura pris Berlin !
Je crois qu'il est loin d'être bête et qu'il plairait bien à papa. Aussi. Je lui dis avec les yeux. Ca le stimule, alors il ajoute :
- On est en cheville avec Séverin...
- Tout doux, Bastien, tout doux...
Le chef l'arrête à nouveau. Il tourne sa roue de vélo vers son subordonné, comme s'il voulait l'empêcher de pédaler. Il est prudent, comme papa, lui.
- Mais quoi, chef, elle doit forcément le connaître...
Moi je me retiens. De faire pipi et de prendre un fou-rire. Séverin, c'est mon père. Je le reconnais bien là. Il ne veut pas que je fréquente les autres, à part la Barberine. Quand on ne peut vraiment pas faire autrement, je passe des messages, ou des armes légères ou des petites quantités de munitions. Je ne les donne qu'à lui. Comme ça, personne ne peut parler de moi sous la torture. Il dit qu'il n'a plus que moi au monde. Et que de toute façon,il se tuera avant de parler. Il ne m'a pas dit comment il fera, mais j'en fais des cauchemars la nuit.
C'est du sérieux, il n'a rien voulu me dire, mais je suis sûre qu'il était dans le coup, l'autre matin, quand ils ont tué le général allemand, au manoir.

Le chef lève la main, on dirait qu'il va régler la circulation, comme les policiers des cartes postales que j'ai vues une fois, ceux qui sont debout dans les abris, au milieu des carrefours de Paris et qui lèvent des bâtons blancs.
Il fait si chaud qu'il y a des mirages au bout de la route, comme des toutes petites mers qui accompagnent la grande.
- Ca va, Bastien ça va, ça va... moins on en dit, mieux c'est pour tout le monde... et pour elle aussi. Surtout pour elle.
En tout cas, un des secrets de papa vient de voler en éclats d'un coup et j'adore ça. Ces deux gendarmes font partie de sa vie et ça me rend si heureuse de les connaître...
Un chien se met à aboyer fort, depuis une des premières fermes de la terre. Soit il sent l'odeur de la mer aménee par le vent jusqu'à sa truffe, soit il est content, tout simplement, comme moi.

Bastien hoche la tête.
- N'empêche, ce que je voulais dire, c'est que...peut-être que la demoiselle pourrait nous aider pour... pour la fille... enfin cette fille quoi... Peut-être qu'elle, elle pourrait lui parler... Elle est où ta livraison ?
- Tu es en service ! Tu ne peux pas tutoyer une demoiselle comme ça !
J'ai un petit rire nerveux et reconnaissant. C'est fou ce qu'il me fait du bien, ce jeune homme. Ma médaille de la Vierge est en train de faire du trapèze sur mon cou.
- Laissez, maréchal des logis. Il n'y a pas de mal. Au contraire, ça fait du bien de se laisser aller un petit peu, ces temps-ci...
Ça fait rudement plaisir au chef, que j'ai dit son grade, ça l'a tout de suite adouci. Il sourit à son tour, puis il se reprend vite.
- N'empêche, n'empêche, si on se met à parler n'importe comment, où on va ? Ce que veut dire Bastien, c'est... enfin, justement, c'est un peu un mystère.
Ça commence à devenir intéressant. J'adore les mystères. Plus tard, je veux écrire des livres qui ressemblent à "l'assassin habite au 21". Je ne compte pas passer ma vie à faire la route à vélo entre Bénezès et chez la Barberine. Après la guerre, je fais des études. À Paris. Peut-être même à New-York.
Je les interroge du regard.
Bastien explique :
- Il y a une... une fille dans le bois, juste après les Mouzières. On l'a trouvée par hasard ce matin. Elle ne veut rien dire. On n'a pas voulu l'amener à la gendarmerie, des fois que ce soit une réfugiée juive polonaise ou je ne sais quoi, et qu'elle se fasse embarquer... on ne sait pas quoi en faire, alors... pour aujourd'hui, on la laisse là où elle est, en attendant de trouver une solution. Peut-être qu'avec une jeune fille comme vous, elle serait plus en confiance ? Elle est plus jeune que vous, elle pourrait être votre petite soeur.

Je fais tout de suite "oui" de la tête. Enfin, il se passe quelque chose d'imprévu. Je touche la roue de Bastien avec la mienne, en ayant l'air de ne pas faire exprès.
- Ma livraison, elle est à Benezès... dans la maison désaffectée qu'on occupe avec papa. Depuis ici, je passe forcément par le bois. On y va ?
Le chef tempère nos ardeurs.
- D'accord mais avec prudence. Mademoiselle...
- Estelle.
- ... Mademoiselle Estelle, vous y allez de votre côté, comme si vous rentriez normalement avec vos courses.
- Je peux venir avec vous, si vous voulez, mademoiselle Estelle !
À cause de la façon dont il a dit "mademoiselle Estelle", presque en chantant, ma médaille de la Vierge se met à danser à mon cou, un peu partout en fait.
Bastien se fait tapoter gentiment le képi par son maréchal des logis.
- Et nous deux, avec ce tout fou de Bastien, on part 5 minutes après vous,l'air de rien.

Ça fait du bien de rentrer dans la forêt, l'ombre des chênes verts rend l'air plus léger. Je n'attends pas longtemps les deux gendarmes, je crois que Bastien a pédalé le plus vite possible.
On marche tous les trois avec nos vélos pendant dix bonnes minutes en silence. Je ne sais pas qui est cette fille, mais ils ont l'air vraiment embêté.
Le maréchal des logis nous arrête d'un geste.
- C'est là. On va poser nos vélos contre un arbre... si on arrive comme ça à pied, on va moins l'effrayer... vous irez lui parler, peut-être avec vous, ce ne sera pas pareil.
Je m'avance doucement vers une espèce de meuble avec une petite tablette, un petit miroir et un tableau de l'Annonciation au-dessus. Je me signe et la fille en face de moi se signe aussi, en même temps que moi, en me regardant par dessous.
Bastien et le maréchal des logis se reculent un peu.

- Mais qu'est-ce que tu fais là ?... Qu'est-ce que tu fais là ?...
Je me suis à peine entendue parler, j'ai peur de la casser rien qu'en la regardant.
Sa famille n'a pas pu être raflée, il n'y a plus de rafles depuis un moment. Elle ne s'est pas lavée ni coiffée depuis des jours, il y a une longue traînée d'urine sur toute une jambe et elle a l'air de s'en fiche complètement. Pourtant elle a des beaux vêtements, enfin ils devaient être beaux avant, des vêtements de riche, maintenant presque complètement déchirés. Bizarre pour une réfugiée ou une clandestine, d'avoir des vêtements pareils. Ses longs cheveux sont pleins de feuilles, ils devaient être magnifiques, avant. Avant quoi ?
Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, mais ça a dû être très dur.
Alors, je m'agenouille à côté d'elle, en essayant de ne pas froncer le nez à cause de l'odeur. Elle a vraiment besoin d'un très long bain.
Elle ne se sauve pas. Elle ne s'approche pas non plus. Elle reste juste là, comme ça, agenouillée devant son tableau, son regard va de l'ange du tableau à moi, puis refait le même trajet. Elle ne regarde jamais le petit miroir juste en-dessous, ou alors comme un chat, sans savoir.
Je me retourne vers les gendarmes. Le chef ouvre les mains en signe d'impuissance.

Il faut que je lui dise quelque chose. Je n'ai jamais eu de petite soeur. Je ne sais pas comment on parle à une petite soeur. Il y a bien celle de Thomas mais quand je lui parle, c'est plutôt pour lui dire d'aller voir là-bas si j'y suis, le temps qu'on soit un peu tranquilles, parce qu'elle est toujours dans nos jambes, surtout aux bons moments.
Je me demande ce que me conseillerait papa. Peut-être de m'en aller en douce pour éviter les ennuis.
- Bonjour... je m'appelle Estelle. Et toi ? Comment tu t'appelles ?
Elle a des belles mains fines, avec des paumes toutes blanches qui ont l'air douces. Elle trace un mot avec son doigt sur la terre.
"I.L.S.E".
Je n'en crois pas mes yeux.
- C'est un prénom allemand, non ?
Le mystère s'épaissit de plus en plus. Une petite allemande en pleine forêt ? Et dans cet état ?
Son regard continue d'aller de l'ange du tableau à moi et ainsi de suite. Je ne sais plus quoi dire.
- Tu as plein de petits insectes dans tes cheveux, tu veux bien que je te les enlève ?
- Oui !
Cette fois elle a parlé, et fort. On dirait qu'elle n'attendait que ça. Pendant que je lui enlève ce que je peux, son regard quitte l'ange et arrive au miroir. Elle a l'air horrifiée de se voir ainsi. Elle essaie de lisser sa robe, d'ajuster sa jupe, mais dans l'état où elle est, c'est encore plus lamentable.
Je jette un oeil vers Bastien et son chef. Je leur fais le geste "attendez, je lui parle", avec la main et ils hochent la tête.
- Que va dire papa ? Il va me garder dans ma chambre et il fait si beau...
Elle parle bien français, avec assez peu d'accent, enfin un drôle de mélange d'accent, avec de l'allemand et aussi un peu du sud d'ici.
- Où il est ton papa ?
- Il est au manoir. J'attends sa voiture. Il va arriver dedans, puis je vais monter aussi. Nous allons nous promener.
J'ai une sensation de glace jusqu'au fond du ventre. Il y a une partie de moi qui a compris et l'autre qui ne veut pas comprendre. J'essaye de ne pas faire trembler ma voix.
- Au manoir ? Comment il s'appelle ton papa ?
Son regard retourne à l'ange, puis descend vers le miroir. Cette fois, c'est moi qu'elle n'a pas regardé. À côté de son prénom, elle trace "G.A.B.S".
Comme les lettres sont bien grandes, Bastien et son chef les voient depuis leur endroit et ils font ensemble :
- Oh nom de Dieu...
Pourvu que Bastien ne me dise pas tout haut "C'est la fille du général qu'a tué votre père lundi matin". Je suis sûre que c'est lui. C'était le même matin, la même heure, et lui et Thomas sont revenus tout bizarres. Dès qu'il a pu être seul avec moi, Thomas m'a embrassé comme un fou et j'ai cru qu'il allait me jeter sur le lit mais ensuite, il s'est juste assis en secouant la tête pendant au moins dix minutes, les yeux dans le vague.
Il devait sûrement revoir tout ça.

Je crois que je vais me trouver mal. Je ne sens plus son odeur, j'ai envie de la prendre dans mes bras, mais je n'ose pas. Je crains de lui faire peur.
- Ilse ?
- Quoi ?
- Rien. Je...
Je quoi ?
Elle regarde à nouveau l'ange du tableau. Puis, elle se remet à parler, elle continue une histoire qui avait sûrement déjà commencé dans sa tête.
- J'ai déjà des affaires dans la voiture. J'attends dehors. Il ne me reste plus qu'à monter avec papa et Ulrich quand ils arriveront. C'est très rare que papa ait du temps le matin pour moi...
C'est pour ça qu'il ne l'ont pas recherchée. Ils ont cru qu'elle était elle aussi dans la voiture avec le général, enfin son père, et il paraît qu'après l'explosion, il n'en restait rien du tout. On a eu de la chance, dans les villages. À cause du débarquement de Provence, ils ont presque tous filé vers l'est et pour l'instant ils n'ont plus assez d'hommes sur place pour organiser des
- Et... le petit meuble ? Avec le tableau et le miroir. C'est toi qui l'a amené ?
- Oui. J'ai mis longtemps. Mais je ne l'ai pas abîmé.
Elle montre la forêt, en faisant le tour avec sa main.
- Ici c'est chez moi... Je prends soin de mes affaires, comme papa m'a appris. Merci de venir. Vous voulez visiter ?
Elle se met à poser des pots et des flacons imaginaires, enfin des petites choses de fille sur la tablette et à les aligner parfaitement. Et le pire, c'est que je crois les voir, je vois leurs formes.
Il faut que je détache mon regard de ce meuble en plein milieu du bois qui est en train de me rendre folle. J'enlève la médaille de maman, ma médaille de la Vierge qui ne m'a jamais quittée, jamais, et je l'accroche à son cou.
- C'est pour toi, Ilse. C'est ma maman qui me l'a donnée, juste avant de mourir. Je veux que ce soit toi qui la porte, maintenant.
- Oh, elle est belle.
Alors, elle vient dans mes bras et elle se met enfin à pleurer.

Bastien demande.
- Qu'est-ce qu'on en fait ? On ne peut pas la rendre aux autorités allemandes, on va tous y passer. On est bons pour la baignoire et pour une rafale de pruneaux. Nous et tous les gens des villages...
Le maréchal des logis se gratte la tête.
- On ne peut pas la laisser ici, quand même.
Je les départage d'une voix ferme.
- Il n'y a qu'une seule chose à faire. Il faut que vous alliez chercher une voiture à la gendarmerie et on l'amène chez nous, à Bénezès.
Le chef manque de s'étrangler.
- Vous êtes folle, mademoiselle Estelle ? Comment vous allez la nourrir ? Et si elle se sauve et qu'elle vous dénonce ?
Bastien dit résolument :
- On l'aidera, on amènera de quoi manger. Et les allemands vont partir, c'est la débandade pour eux. Il n'y en a plus pour longtemps.
Il me regarde avec les yeux brillants et cette fois, grâce à Ilse, la chaleur prend directement sur mon cou, comme un feu de forêt.
Je crois qu'il veut surtout avoir un prétexte pour venir à Bénezès le plus souvent possible. Ça promet avec Thomas.
Cette fois, c'est moi qui regarde vers l'ange du tableau.
- Je sais que c'est de la folie, mais des fois il faut croire... et j'ai même une autre faveur à vous demander... je voudrais qu'on prenne le petit meuble aussi, en faisant bien attention. Pour qu'elle puisse toujours l'avoir avec elle.

----------

J'ai caressé le meuble d'Ilse avec les doigts, peut-être pour la cent millième fois de ma vie, et pour une fois j'ai laissé mon petit François faire des petits dessins sur le verre.
Dans le miroir, il y avait le reflet de la télévision, qui parlait du président américain Kennedy. Je me suis dit qu'on se souviendrait longtemps de cette date, 26 juin 1963, à cause de cette phrase qu'il avait prononcé à Berlin-Ouest, "ich bin ein berliner" et qui avait épaté le monde entier.
- Maman, tu finis l'histoire, s'il te plaît ?
François avait encore grandi. À douze ans, le dernier de mes quatre enfants était déjà presque un adolescent. Il comprenait déjà beaucoup de choses. Il avait presque l'âge d'Ilse, au premier jour où je l'avais rencontrée.

- ... Et c'est comme ça, mon chéri, que tante Ilse est venue vivre avec nous. On a caché, non pas une petite juive roumaine ou polonaise, mais une fille de général allemand... On lui a fait faire des faux papiers, les allemands sont partis un peu plus tard. C'était tellement absurde, tellement fou, que nous nous sommes acceptés. Après, on a proposé à Ilse de repartir vivre en Allemagne dans une famille d'accueil, mais elle a voulu rester avec nous. Grand-père Séverin a fini par l'adopter officiellement. Papa est venu souvent nous voir sur son vélo, puis très souvent, puis tout le temps. Il a quitté la gendarmerie et on a tous déménagé à Paris, près de Montmartre. Puis on s'est mariés. Dans la forêt, le premier jour, je savais déjà que je l'aimerais pour la vie.
- Je parie que tu n'as pas trouvé de neiges éternelles à Montmartre !
J'ai fait "non" de la tête, un peu tristement. Thomas a été tué peu après, c'était un des tous derniers morts de la guerre, dans le coin. C'était un sacré numéro, mais c'était quand même mon premier amour.
J'ai continué notre histoire.
- On est devenues inséparables, toutes les deux, Ilse et moi. Enfin, j'avais une soeur, la meilleure qui soit ! Et elle n'a jamais fait une réflexion à papi Séverin, ni à personne. Pourtant, je sais qu'elle l'a reconnu tout de suite, je l'ai vu dans ses yeux. Je crois qu'ils en ont parlé longuement,un jour, deux ans plus tard. Je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, c'était entre eux, mais ensuite, ls ont eu l'air soulagés tous les deux. Et maintenant, elle lui rend visite aussi souvent que moi. Elle a su toutes les atrocités qu'avait commises son père, le général Gabs. Elle est retournée en Allemagne, en 56, "pour voir", elle disait. Mais elle a évité sa ville natale. C'est l'année où elle a rencontré tonton Matthieu.
- Mais à papi Séverin, ça a dû lui faire drôle, quand même, quand tante Ilse est arrivée chez vous !
Je regarde l'ange du tableau et je lui souris, puis je souris à François, avec exactement le même sourire.
- Oh oui, tu aurais vu sa tête le premier jour ! Quand il a aperçu Tante Ilse, il a tout de suite reconnu la fille du général Gabs, et il m'a regardée comme si j'étais une folle furieuse qui lui ramenait un démon. Mais tu sais quoi ? Ensuite, il m'a dit qu'Ilse était le seul et unique ange à être jamais venu de l'enfer...

François a continué à tracer ses petits dessins, tout en m'écoutant. Depuis que Kennedy avait parlé d'envoyer quelqu'un sur la Lune, il dessinait tout de temps des engins ou des lunes.
- Et pourquoi c'est toi qui l'a, son meuble et pas elle ?
- Elle a voulu que je le garde, elle m'a dit que c'était exactement comme pour ma médaille. Comme un meuble autour du cou.

C'est très beau. L'idée d'écrire le second volet qui éclaire le premier, sous un autre point de vue, est magnifique. Il y a un répondant dans les personnages ( couple d'hommes, face à une fille isolée)

J'aime le meuble dans la forêt. La rencontre avec les vélo au départ, plein de vie, d'été, de désir, et la nature qui répond en écho.

J'aime aussi que ce texte déploie l'autre logique, qui n'est pas moins folle que de faire sauter une voiture, celle poussée par la vie et la foi des protagonistes, protéger et adopter la victime de l'autre camp, guidés par l'ange et la Vierge, créer un chemin improbable de réconciliation pour tous.

*

Juste une question : comment François peut-il avoir 12 ans en 63 et être le plus jeune des 4 adolescents nés à partir de 45?

*

Bon ben je suis contente ! super relais! tu nous postes une photo pour la suite (prends en une à toi, d'un de tes sites, par exemple)

*
S*

Merci. C'est assez space comme ce texte répond à l'autre sur plusieurs plans.
Je me demande ce que donnerait une troisième dimension.

Il ne peut pas, c'est une lamentable erreur, j'ai tout écrit d'un trait pendant des heures, alors à la fin je partais un peu en sucette.


Pour la suite :
heberge par rapidechange

Photo libre de droits, clairement identifiée comme telle, sur un site lui-même enrièrement consacré à des photos libres de droits.

Bon texte :)

0 appréciations
Hors-ligne
prochaine photo proposée par Steph:[lien]

isa

J'aime beaucoup l'esprit de ces deux textes (de tous tes textes, en fait), qui est aussi l'une des pierres angulaires de star trek "embrace your enemy"
l'histoire des escaliers de Montmartre et ses neiges éternelles me rappelle mes années de folle jeunesse à Marseille, où la blague classique consistait à dire que les escaliers de Saint-Charles n'avaient pas le même nombre de marches en montant et en descendant. Je me souviens les avoir montés et descendus en comptant un certain nombre de fois avec mon compagnon rien que pour m'amuser, la nuit (j'avais des amusements sportifs, à l'époque).

isa 40 degrés :vtn
Mahatma Bandit

Merci à l'auberge, à Flo et à ses jeux d'écriture, grâce à vous, Ilse est devenue un personnage de roman-jeunesse. Ça faisait un moment que j'avais envie de creuser la première des deux nouvelles. Les jeux d'écriture m'ont souvent stimulé, d'aileurs, j'ai remarqué, et ceux d'ici, alors là, c'est rien de le dire. Ilse, je la fais évoluer du même point de départ (1943, arrivée en France, père colonel, etc.) en divergeant après (les résistants ne sont plus les mêmes et ont un mode opératoire beaucoup plus rusé) et en mettant plus l'accent sur des choix difficiles, et c'est un euphémisme, que devra faire Ilse. Au stade où j'en suis, le texte tient debout pour l'instant.
Tout ça pour dire que si le roman est publié un jour, eh bien, c'est à ce jeu d'écriture et à son initiatrice que je le devrai, et je tenais à le signaler.




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