Quand la douleur prend "même l'ombre de la pluie"
flo

Un texte de 2004 de Stéphane Méliade qui est remarquablement le reflet de ce que je traverse en ce moment. Alors, parce qu'avec des mots justes, le pire se dit avec élégance et nous permet de rester des résistants, je le copie ici (avec un remerciement nourien à l'auteur) :


"Ce qui est déjà mouillé ne craint pas la pluie"
- Proverbe grec

-- Même l'ombre de la pluie --


1.Avoir mal.

La poussée peut se manifester n'importe où. Dans ses propres reins, dans
une aiguille que l'ont tient à la main, dans une aiguille que l'on
plante dans ses propres reins, lors d'une scéance de magie noire dirigée
contre soi-même. Au confluent des deux, plusieurs choses peuvent avoir
mal ensemble. Tout peut avoir mal, même l'aiguille. Quelque chose peut
sortir de notre propre corps, une pluie brûlante, une averse rouge qui
peut faire mal aux objets que l'on croyait insensibles. Des pieds font
bouger tout cela, des pieds font bouger les objets posés sur nos têtes,
font bouger les télévisions en équilibre sur le crâne et pendant que
l'on danse, tous les pays du monde que montrent les reportages perchés
sur nos cheveux se mettent à trembler. Nous voudrions voir l'eau
s'infiltrer dans la poussière, nous voudrions nous souvenir de nos
visages enterrés. Nous voudrions même une seule goutte sensible.
Même l'ombre de la pluie.

Et des lézardes élargies sortent des animaux, des petits animaux de
pluie et de terre qu'on ne connaissait pas, qu'on ne voulait pas
connaître, qui n'avaient encore jamais vu le soleil. Ils prennent la
lumière dans leurs yeux comme une femme prend son homme en elle.

Même le geste de soulager peut avoir mal.


2. Les grains s'allongent.

La poussière vole sous les pieds. L'expression le dit, la poussière
vole. Quand ils rentreront chez eux, c'est ce qu'ils diront, ils diront
leurs pieds se sont mis à bouger et la poussière volait et le sol
tremblait.
C'est ce qu'ils diront en toussant, la poussière vole , ils espèrent que
la photo sera réussie quand même, malgré le fait qu'ils n'arrêtent pas
de tourner malgré eux, dans le sens inverse des grains et leurs corps
semblent s'arrondir pour ressembler aux parcelles de nuages qui eux-même
s'allongent pour ressembler aux corps.
Et tout ce bruit qui fait trembler la terre se rejoint à mi-chemin, ils
se demanderont en protégeant leurs appareils de leurs mains
transparentes, ils se demanderont comment des pieds si délicats et des
chevilles si fines peuvent-elles bien parvenir à faire vibrer le sol
jusque dans les os, et comment un simple geste peut-il faire si mal.
Comment une simple goutte peut-elle tout noyer. Et comment elle sait
ensuite tout ramener à la vie.
Même l'ombre de la pluie.

L'expression le dit, la poussière vole sous les pieds, mais on ne les
voit plus, ils sont recouverts de ces petits animaux qui n'avaient vu le
soleil et grimpent le long de notre peau trop claire parce qu'ils
croient que la lumière qui leur donne soif provient de notre corps.
Ils prennent des photos à la hâte, pour vendre la naissance d'un monde à
un autre monde en train de mourir.

Même la poussière peut fixer des images.


3. Appareils assoiffés.

Ils se demandent s'ils doivent nous tuer puisqu'ils ne peuvent pas
atteindre notre esprit. Ils multiplient les prises de vue pour mieux
nous mesurer, notre taille, notre poids, notre durée, notre chaleur. Ils
sont arrivés en conduisant des voitures et des maisons, ils ont dressés
une table sur lesquelles ils ont posé des dossiers à lire tout haut. Et
ils se sont assis autour de nous. ils nous parlé avec des masques et des
filtres à poussière et des lunettes qui rendent la vision floue pour ne
pas voir les chevilles fines qui dansent et soulèvent les grains qui se
ressemblent de plus en plus à force de s'entrechoquer, pour ne pas voir
les reins piqués d'aiguilles et les gestes qui ont mal, même ceux pour
soulager. La langue sèche, la langue de carton, la langue à moitié morte
se cambre vers le ciel, se courbe pour recevoir le plus de pluie
possible. Ils ont renforcés leurs corps avec des angles qui brillent,
ils ont construits des matières sourdes pour ne pas entendre le
frottement des saisons qui se courbent. Nous attendons le secours des
animaux qui viennent de l'intérieur du sol. Ils allument les chevilles
et les jambes comme des feux doués d'intelligence. Ils allument même le
dessous de la terre.
Même l'ombre de la pluie.

Et nous saisissons des louches, des moules à tarte et des casseroles
pour les faire entrer dedans, pour les tasser comme des pauvres dans une caravane, jusqu'à faire coller leurs corps aux parois. Plus personne ne bouge maintenant et pourtant la terre continue à danser et la poussière ne retombera pas et nous non plus, grain contre grain, nous aimons nous polir.

Même l'ombre de la pluie nous donne à boire.

09-06-2004

2 appréciations
Hors-ligne
brrrr je me rends compte à quel point les textes sont liés à leur époque de création...

"Même le geste de soulager peut avoir mal. "quelle belle phrase, hein...

c'est quoi un remerciement nourien?
flo

"brrrr je me rends compte à quel point les textes sont liés à leur époque de création... "

C'est possible, Isabelle, je ne sais pas ce qui a motivé ce texte ou qui l'a inspiré... Mais il me parle par delà. Il est fort au-delà... Il touche à l'universel, n'est-ce pas?

Même si on ne sait pas tout, on peut vivre un morceau de vie différemment grâce à un texte... Peut-être même que pour que le regard passe l'épreuve des poussières polies, il ne faut pas tout savoir.

Et toi? comment vas-tu?

Bise d'ici,

flo

2 appréciations
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hello flo, pardon, je me suis mal exprimée, je voulais dire que chacun des textes lus, et particulièrement chacun des textes de steph, est en quelque sorte engrammé pour moi dans les fibres de ce que je vis au moment même. Je n'avais pas la présomption ici de parler de ce que voulait dire steph, loin de là, simplement que le souvenir revenait du moment où je l'avais lu

je ne cherche absolument jamais à savoir ce qu'un texte veut dire, et pour les textes de steph encore moins, disons que je n'en ai pas du tout besoin, ils me parlent tout seuls avec leur voix


"Et toi? comment vas-tu?"
beaucoup, beaucoup, beaucoup mieux qu'au 9 juin 2004
flo

Je ne sais pourquooi mais le slignes suivantes du textes de Steph ont un grand écho en moi et m'évoque d'ailleurs des lignes d'un extrait d'une nouvelle que j'avais écrite dans le temps. Cette sensation, vécue apr moi souvent depuis l'enfance, où tous les repères logiques se disloquent et deviennent anitnomiques ou paradoxaux... Avez-vous déjà vécu ce genre de sensations?


"C'est ce qu'ils diront en toussant, la poussière vole , ils espèrent que
la photo sera réussie quand même, malgré le fait qu'ils n'arrêtent pas
de tourner malgré eux, dans le sens inverse des grains et leurs corps
semblent s'arrondir pour ressembler aux parcelles de nuages qui eux-même
s'allongent pour ressembler aux corps.
Et tout ce bruit qui fait trembler la terre se rejoint à mi-chemin, ils
se demanderont en protégeant leurs appareils de leurs mains
transparentes, ils se demanderont comment des pieds si délicats et des
chevilles si fines peuvent-elles bien parvenir à faire vibrer le sol
jusque dans les os, et comment un simple geste peut-il faire si mal.
Comment une simple goutte peut-elle tout noyer. Et comment elle sait
ensuite tout ramener à la vie.
Même l'ombre de la pluie.
"


Et le texte mien que ça évoque en moi :


"Ca y est. Comme dans l’enfance, les digues se rompent et rien ne se passe comme prévu. La mer envahit mon enclos de chair. Puis plus rien. Un rien qui se solidifie en une mécanique des fluides en apesanteur, des figures lisses et ovoïdes jaillissent dans mon esprit, rebelles, insaisissables. Je me concentre sur une : elle s’allonge infiniment énorme. Largement inexistante. Rondement anguleuse. Affolée, je tente de rassembler cet espace qui se perd en moi, où résonne des voix intérieures démesurées dans une nef de cathédrale minuscule, physiquement ridicule, plus mince qu’un chat d’aiguille. Les voix agaçantes tournent comme des tempêtes miaulant dans la paume d’une main de nouveau-né. Je ne cherche plus à rien comprendre. Mon cœur s’arrête. Une seconde, deux seconde, trois secondes, quatre secondes, ... et reprend. Le téléphone sonne." ( géométrie variable)


users.skynet.be/amedefond/proseflo/proseflo5.htm

*

je comprends ce que tu évoques concernant les textes et les périodes perosnnelles auxquelles on les associe. Je me souviens de textes que j'avais reposté et dont tu avais évoqué le fait qu'ils provoquaient des réminiscences d'une période associée à leur prmier post. Oui, Les textes peuvent avoir ce pouvoir d'être réellement entiers, lorsqu'ils sont les vecteurs d'une nouvelle vie ou d'une nouvelle revivification dans leur diffusion. heureuse que tu ailles mieux maintenant, on devrait toujours avancer de mieux en mieux, de large en large, de soif en soif.

2 appréciations
Hors-ligne
oui, ça m'arrive ce genre de sensation que tu décris, mais de deux manières différentes : l'une qui est associée à un état de désespoir, et l'autre qui arrive de plus en plus souvent, et qui je trouve est très positive : les plaques tectoniques se séparent, on a l'intuition de ce qu'il peut y avoir au-dessous, et pour peu qu'on sache vraiment tout laisser aller, et être ouverte, apporte un nouvel état de connaissance.

Merci nourien d'avoir choisi mon texte
bien qu'honnêtement j'esspère surtout que tu vas te sentir mieux que ça très bientôt !

Je n'ai moi même aucune foutue idée de la chose très précise qui m'a inspiré en particulier ce jour-là.
Moi qui n'aime pas du tout les relire, celui là ne se tient pas trop mal.
J'aime bien le tien. En fait, il me plait beaucoup, même. Extrait de son ensemble d'oigine, il prend une autre ampleur. Ah, ton style à toi :) J'adore, on te reconnaît à 500 km avec ton ampleur de prophétesse de la sylve :)

Et je suis d'accord avec toi, Isabelle, sur les plaques tectoniques, ce sont des moments où tu as la possibilité de regarder en-dessous ou en-dedans, pour éventuellement arriver mieux à vivre, c'est à dire pas comme un mort-vivant selon nos diverses programmations.


2 appréciations
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ah c'est un vrai hug bien serré longtemps dans les bras!
très chouette...

à tous les deux
flo

oui, ça aussi, ça fait du bien!



)


et j'adore "prophétesse de la sylve" le genre de titre qui ferait pisser brun vinaigre la clique bleue, mais ça me console un peu du quotidien morne, un appel à plus de vie…

Flo

2 appréciations
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bof c'est surtout parce que le bleu est constitué de tas de gens qui se méfient constamment de tout et de tous, sinon ils ne diraient sûrement rien contre ça...

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