Cat Cracker

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Cat Cracker

On disait parfois "Cat Cracker", parfois "grosse torche", selon ce qu'on connaissait de l'engin. Aujourd'hui, on dirait "craqueur catalytique". C'était l'élément dominant le paysage de mes 19 premières années. C'était une grande unité dans une raffinerie de pétrole, impressionnante non seulement par sa taille mais, et surtout, par l'énorme flamme qui en sortait, comme un dragon géant crachant le feu. Elle était là depuis aussi longtemps que je pouvais m'en souvenir, à moins d'un kilomètre de chez moi, lumineuse et soufflante.



Moi, j'avais douze ans et, en plus d'aller à l'école, je suivais des cours de judo les mardis soirs. Pour m'y rendre, je devais emprunter à partir de chez moi un trajet opposé à cette lueur dans le soir tombant à l'automne ou, plus spectaculaire encore, dans les longs mois d'hiver qui suivirent, parce que l'éclat du feu teintait d'orange la neige au sol. Et quand il ventait...

Les premiers cours de judo commencèrent au mois de septembre. J’en étais venu à m’intéresser à ce sport à cause des reportages à la télé sur les Jeux Olympiques de Munich l'été précédent. Si les judokas qui m'avaient ébahi semblaient tellement souples et forts, ils ne laissaient pas paraître tout l'effort qu'on doit mettre pour simplement arriver à une toute petite fraction de leur talent et de leur science. En particulier, personne ne m'avait averti que la première chose que l'on apprend au judo, ce n'est pas de faire tomber son adversaire mais bien d'apprendre à tomber en se protégeant et en évitant spécifiquement que le nez ne serve de train d'atterrissage.

La répétition de ces chutes sur le nez cessa avec les premières vraies chutes de neige, celles qui ne disparaissent pas le même jour qu'elles surviennent et qui s'accumulent. On en était à la fin novembre ou peut-être début décembre : j'avais suffisamment pris d'assurance et d'expérience pour démontrer à mon tour aux nouveaux inscrits l'importance d'apprendre à bien atterrir avec les quelques prises de débutant que je maîtrisais. Ceux qui étaient plus avancés essayaient alors de mettre au point des prises un peu plus compliquées : j'étais bien content d'avoir appris à tomber avant d'offrir à mes camarades la chance de parfaire leur cheminement sur la voie de la souplesse.

Parvenu à cette époque de l'année, il faisait nuit noire quand je me rendais à mes cours de judo. Le trajet que j'empruntais à pied, une marche de moins d'un kilomètre, offrait la particularité de longer, pour sa plus grande part, un petit cimetière. Cette dernière demeure était tout ce qu'il y a de plus banal : un rectangle occupant l'équivalent de trois ou quatre pâtés de maison avec une rangée d'arbres à l'une des extrémités étroites, plus de places libres que de places occupées, les lots occupés étant regroupés le long de la rue que je suivais pour me rendre au cours, des allées de gravier, un monument central et deux ou trois petits bâtiments en pierre taillée grise, un portail avec des colonnes aussi en pierre reliés par une inscription en métal peint en noir de style art déco, le tout fermé par une clôture en fer forgé du côté de l'entrée principale, les trois autres côtés étant délimités par une clôture grillagée. Bref, un très ordinaire petit cimetière de banlieue où il se passa cet hiver-là un phénomène extraordinaire.

Il faisait très froid ce soir-là, et je me hâtais de me rendre à l'un des derniers cours avant Noël. Le vent soufflait du nord dans mon dos. J'étais préoccupé par la perspective d'affronter Louis dans l'un de ces combats que le professeur, qui préparait lentement la composition de l'équipe qu'il enverrait aux championnats régionaux à la fin de l'hiver, observerait attentivement. Louis, du même âge et à peu près de la même taille que moi, était mon partenaire et mon adversaire de choix. Nous étions quatre ou cinq à avoir commencé en même temps le cours mais les autres garçons étaient un peu plus jeunes et nous avions tendance à simplement utiliser la force pour les immobiliser, ce qui est contraire à l'enseignement. Louis, par contre, était pas mal plus robuste que moi et surtout pas mal plus souple. Jusqu'alors, si je gagnais contre lui, c'était par un coup de chance ou parce qu'il avait commis une erreur bête.

J'étais rendu à la hauteur du cimetière et je méditais sur la stratégie à employer, regardant défiler sans vraiment les voir les pierres tombales et les bancs de neige qui s'étaient déjà formés autour. Rien de spécial ne venait troubler ma profonde réflexion : les pierres grises jetaient des ombres bleutées qui s'étalaient contre la neige que la grande flamme du cat cracker teintait d'une douce couleur orangée. À part le chuintement perpétuel de la torche et le souffle de la bise, il n'y avait aucun autre son. J'en étais venu à la conclusion que seule une prise que le professeur nous avait brièvement expliquée une semaine plus tôt, comme une simple démonstration de choses à venir plutôt qu'une prise plus fondamentale à insérer dans notre routine, prendrait Louis par surprise.

Juste comme je regrettais amèrement de ne pas avoir pratiqué cette prise, je crus apercevoir un mouvement dans le cimetière, un glissement sombre parmi les ombres. Je m'arrêtai pour regarder plus attentivement mais rien ne bougeait. Quelques secondes passèrent puis des coups de vent plus forts me firent vaciller légèrement, et je vis alors les ombres des pierres tombales onduler doucement au rythme du souffle glacé et, sur ce même tempo, la lueur orange pâlir pour aussitôt reprendre son éclat coutumier. Je restai quelques secondes surpris pour finalement me rendre compte que c'était les coups de butoir du vent qui produisaient ces variations de la flamme qui sortait du cat cracker à une soixantaine de mètres dans les airs et, par le fait même, tous ces jeux d'ombres mouvantes sur la neige du cimetière.

Je repris ma marche en essayant de me concentrer sur les combats qui m'attendaient ce soir-là, le championnat au mois de mars et cette ceinture jaune qui n'était plus très loin dans l'avenir. Mais mon regard était constamment attiré par le cimetière. Je ne pouvais plus m'en détacher les yeux, guettant le moindre mouvement. Mais le vent baissait et la flamme s'était stabilisée. Le gymnase était en vue.

Arrivé au vestiaire, pendant que chacun enfilait son judogi dans le joyeux tumulte propre aux jeunes adolescents, je ne soufflai mot de cette histoire à personne. Je n'avais que douze ans mais j'avais déjà douze ans, si vous voyez ce que je veux dire. Et je n'allais certainement pas raconter que j'étais absolument convaincu d'avoir vu une autre ombre bouger dans le cimetière alors que le vent s'était complètement calmé et que la grande flamme ne subissait aucune perturbation.

- T’é pas dans ton assiette ?

La question de Louis, qui normalement était beaucoup plus porté sur l’action que sur les paroles, me prit par surprise. Nous étions de retour dans le vestiaire, en train de nous rhabiller, après une douche qui avait suivi un cours particulièrement pénible.

- Bin, heu… fut la seule réponse que je pus trouver sur le moment.

- Je l’sé de quoi t’é capable, on s’bat tout l’temps ensemble. À soir, t’était vraiment pas là. Pis t’é arrivé au cours blanc comme un drap. Pis là, ça n’a pas l’air d’aller bin mieux.

J’ai dû prendre un air étonné devant sa perspicacité. Il continua.

- J’ai juste l’air d’un gros tas d’muscles comme ça, j’parle pas beaucoup, mais ça m’donne le temps d’observer. Enwouèye, si on se dépêche assez, on pourra voir la troisième période d’la partie de hockey à TV. Y’a pas personne chez moi, ça fa qu’ça dérangera rien. Pis c’est juste à côté. T’auras qu’à appeler chez toi pour dire que tu rentres plus tard.

Je ne pouvais rien dire face à cette salve d’arguments, comme je ne pouvais rien faire plus tôt pendant les combats qui nous opposèrent. Nous nous hâtâmes de finir de nous habiller et sortir dehors les bottes pas attachées et les manteaux d’hiver tout ouverts pour nous rendre en courant chez Louis. Effectivement, il habitait tout près. La cours arrière de la demeure donnait sur la rangée d’arbres qui fermait l’extrémité sud du cimetière.

(à suivre...)


Dernière modification le 27-06-2011 à 05:00:30

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isa

Eh bien, tu réussis à accrocher ton lecteur tout de suite, j'adore le nez comme train d'atterrissage
Vivement la suite !

Tu me donnes envie de me remettre aux récits, merci beaucoup.

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Hi hi hi ! C'était moins drôle pour moi tant que j'apprenais à tomber. J'étais trop crispé au début. Après, les cours sont devenus nettement plus agréables !

Mais, à part le cadre et quelques détails comme ça, ce n'est pas autobiographique.

La suite plus tard ce soir très probablement. Tu l'auras pour ton petit dej !

Si je stimule ton écriture, moi je suis tout content !!

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Et hop!, un autre petit bout de plus. Il commence par "Il faisait très froid ce soir-là". J'ai fait quelques petits changements dans ce qui était déjà là, mais rien de majeur.

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