La lettre.

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J'ai soulevé le couvercle poussiéreux et c'est là que je t'ai trouvée. Tu ne payes pas de mine, là, cachée au fond de cette grande malle en cuir. Jaunie par le temps, c'est lui aussi qui a grignoté les coins de ton enveloppe. On ne m'avait jamais parlé de toi avant, mais ce jour-là n'était pas un jour comme les autres. Ma mère était partie et il ne me restait rien. Rien que quelques souvenirs, quelques anecdotes racontées avant de m'endormir, bien au chaud dans mon lit. Je ne savais pas grand chose non plus. Je n'avais jamais vu mon père. Le grand absent de ma vie. On n'avait pas voulu me parler de lui, je ne connaissais pas son visage ou même son nom. Je n'osais plus poser de questions tellement les yeux de ma mère se remplissaient alors de tristesse.
Ma mère est partie ce jour froid de Février. Le soleil pointait son nez, mais sa chaleur ne parvenait pas jusqu'à nous. C'est au matin, quand je suis rentrée dans sa chambre que j'ai su. Elle m'a souris tristement et m'a demandé d'une voix douce et faible de m'approcher. Elle a pris ma main et je me suis allongée tout contre elle, comme lorsque j'étais enfant et que j'avais peur. Ce jour-là, j'avais peur. Elle a murmuré quelques mots d'une chanson que nous entonnions souvent ensemble et puis, après un grand silence, m'a parlé de toi. Elle ne t'avait jamais oubliée, même si elle avait souhaité t'enfouir au plus profond de ses souvenirs. Elle ne pouvait se résoudre à te détruire, alors,elle t'avait cachée là où je te trouve aujourd'hui. Puis elle est partie. Sans un bruit. Elle a fermé les yeux et s'en est allée.
Je redécouvre la maison de mon enfance, la maison de ma mère. Les petites pièces simplement décorées, les escaliers grinçants, la porte de sa chambre que je n'ai plus la force d'ouvrir, la trappe et l'échelle rouillée qui mènent au grenier, les toiles d'araignées collées aux poutres et cette grande malle dans le fond. Je souffle dessus pour faire voler la poussière. Je soulève le couvercle et découvre la vie de ma mère. De vieux morceaux de dentelle, quelques croquis, quelques photos, une boîte à bijoux, et toi. Toi, tout au fond. Toi, toute petite. Je t'observe, te dévisage, te jauge. Je referme le couvercle et l'ouvre à nouveau. Tu es toujours là. Je n'ose pas te toucher, comme si tu pouvais te désagréger. Je n'ose plus te quitter des yeux, de peur que tu ne disparaisses. Je suis hypnotisée. Enfin, je me décide et tend la main vers toi. Délicatement, je te soulève et t'extirpe de cette malle.
Perdue, seule au milieu de cette grande maison, je n'entends plus, je retiens mon souffle et te regarde encore un peu. Mon cœur bat fort dans ma poitrine, je ne sais pas ce que tu vas me dire. Ma mère était bouleversée, que vas-tu m'apprendre ? Assise par terre, adossée à cette malle, je te caresse du bout des doigt. Tu frémis, bruisse un peu. Je t'ai retirée de ton enveloppe et te voilà, nue sous mes yeux. Doucement, timidement, je te déplie. Une photo s'échappe et va se perdre sur le plancher, face cachée. Mais c'est toi qui m'attire. Toi, une simple feuille de papier jauni et rongé par le temps et l'humidité.
Mon père s'appelait Aaron T. Disparu en mer quelques jours avant ma naissance. Déclaré mort par les autorités en place. Tu n'en dis pas plus. Je te retourne dans tous les sens. Je cherche entre les lignes. Rien. Rien de plus. Tu ne peux pas garder le reste sous silence ! Tu n'as pas le droit ! Je suis sa fille, je dois savoir ! Qui était-il ? Que s'est-il passé ? Je comprends pourquoi ma mère ne voulait plus de toi. Je voudrais ne t'avoir jamais connu, toi, vulgaire bout de papier. Les larmes coulent sur mes joues. Je retrouve mon père le jour où tu m'apprends sa mort. Je t'en veux. Et pourtant tu retires un poids de mon cœur et pour cela, je ne te détruirais pas. Après quelques minutes, je décide de te replier et de te ranger là où je t'ai trouvée. Au fond de la malle. Au fond de mon âme. Je te jette un dernier regard et referme le couvercle sur toi, te replongeant dans le noir pour un grand nombre d'années encore. Je m'apprête à quitter le grenier quand j'aperçois au sol la photo que tu avais laissé échapper. Je me penche et la ramasse. Tremblante, je regarde le cliché. Un homme grand, brun, un sourire tendre accroché aux lèvres, croise ses grandes mains sur le ventre rond de ma mère, assise sur ses genoux. Elle est jeune. Je ne l'ai jamais vue si heureuse. Quelques mots d'une écriture que je ne connais pas : « Ce sera une fille et elle aura tes yeux. Je t'aime. Aaron. »
isa

Vraiment très très beau, Juhlia, quel plaisir de découvrir ça ce matin ! il me fait irrésistiblement penser, bien qu'il soit d'une forme totalement différente, nouvelle au lieu de poème, au texte "à mon père" de Judith Ortiz Coffer. Pas d'identité de mots, hein, mais la même qualité d'émotion.
isa

ça alors, très bizarre, ton texte vient de faire remonter un souvenir très ancien ressemblant au tien, la découverte, au milieu d'un énorme tas de poussière et de centaines de vieilles lettres qu'il fallait jeter parce qu'on partait de la vieille maison provençale pour toujours, la découverte d'une carte postale de mon père qui disait un peu la même chose que la tienne. L'amour d'un père pour sa tout petite fille de deux ans, et pour sa mère.

Je ne sais pas si je l'ai gardée, matériellement, mais j'en connais chaque mot par coeur...

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Merci beaucoup, Isa ! Je ne connais pas ce texte dont tu parles, mais je vais le rechercher, c'est intéressant !
C'est le genre de mots qu'on n'oublie pas, je crois... :)

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Je n'ai pas le texte en espagnol, mais voici ma traduction en français à partir du texte anglais, dont Robert Beltran fait une très belle lecture dans un CD que j'ai.


A mon père



A mon père, mort pensant qu’il nous était fardeau, et qu’on ne l’aimait pas.

A ses mains fines devenues grossières et trop calleuses pour tenir un crayon, une brosse ou les mains d’un enfant.

Croisés sur sa poitrine dans la mort, ses doigts meurtris ne révèleraient rien d’autre que l’évidence : cet homme a gagné son repos.

Sentinelles obstinées de son cœur, ils ne diraient rien du silence bâti, couche après couche, et l’enfermant dans cet endroit où demeurait secrète sa peine.

Où il y avait longtemps, quand l’espoir allait venait dans la maison, comme un chat qui se frotte à nos jambes, il nous avait écrit des lettres d’amour, mais craignant peut-être que les mots le trahissent, il les avait cachées parmi le calme des outils rouillés.



Où je les trouve, jaunes et fragiles, comme des os sortis de terre ou des reliques.





Judith Ortiz Cofer





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A est face au public mais derrière B, qui en est le plus proche. B, de dos a remonté son col roulé sur son visage


A : pourquoi tu ne dis rien sur le texte de Julhya ?

B (geste d'impuissance) : parce que je ne trouve pas les mots. Parfois on ne les a pas, quand on est ému... ça ne t'arrive jamais à toi ?

(A essaie de tirer sur le col roulé de B pour faire apparaître son visage).


A : Si, mais là, les gens vont croire que tu n'en penses rien.

B (secoue vigoureusement la tête, on voit le col roulé osciller)
Alors, dis-leur que c'est le contraire, dis aux gens de la part que j'en pense tout.

A : "J'en pense tout, j'en pense tout" (sur le ton de "atmosphère, atmosphère") et tu crois que ça va suffire ? Qu'ils vont sortir de la salle en se contentant de ça ?

B : Non. J'espère qu'ils vont avoir envie de chercher des lettres de leurs proches.

A : Ou d'en écrire à leurs proches pour qu'elles soient trouvées un jour.

B ; Si tu préfères. Comme toujours, on 'est presque d'accord.

(le rideau tombe et des dizaines de lettres avec lui, se répandant sur la scène et le public est invité à les recueillir).






Dernière modification le 24-05-2010 à 00:52:27
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


*
Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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Merci Isabelle, je trouve en effet qu'il y a une superbe émotion dans ce texte. Je suis flattée que le mien y soit comparé (et toute rouge, aussi ^^)

A et B, Mahatma, quel magnifique compliment ! Ça me touche énormément, merci :)

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