La vache à mi-chemin du ciel

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(suite du "Cycle de la vache")

La vache à mi-chemin du ciel

Le jour où le Père Anselme a monté la vache sur la plate-forme, j'ai compris qu'il était trop tard. Dans sa tête, il avait déjà quitté ce monde, et il n'avait pas l'intention de le quitter tout seul.

Certains diront qu'il voulait juste faire parler de lui, rameuter des journalistes, peut-être même passer à la télé. Mais moi, j'ai bien vu son expression, deux jours avant, quand le treuil a monté la vache sur son estrade. Ce n'était pas l'expression d'un vieil homme qui jouait un bon tour. Pas de pétillement dans ses yeux, rien qu'un trou noir qui s'agrandissait à vue d'oeil. Quand j'ai croisé son regard, j'ai su que le trou noir allait tous nous dévorer.

Moi, je venais juste lui distribuer son courrier, comme tous les jours. J'ai eu envie de lui crier "fais pas le con, Anselme, on va trouver une solution !". Je ne l'ai pas fait. Pourquoi, je ne sais pas encore. De toute façon, au rythme où je me vide de mon sang, je ne me poserai pas longtemps la question.

Je suis bien, je suis tombé en arrière et je peux encore voir la vache plus un coin de ciel, ça me fait plaisir que ce soit ma dernière vision.
Il ne lui a fait aucun mal, je sais qu'il la laissera intacte, c'est pour ça qu'il l'a faite monter sur la plate-forme, pour la protéger, pour qu'elle témoigne ou peut-être qu'il ne sait pas lui même pourquoi. D'ailleurs, il a fait semer de la bonne herbe sur la plate-forme et elle patiente tranquillement. Quand les tirs seront finis, quelqu'un la fera sûrement descendre. Une bonne vache comme ça, ça ne se perd pas.

La roue de mon vélo tourne encore. Je n'en veux pas à ce vieil Anselme. Il a dû mal ajuster son tir, je sais qu'il m'aimait bien et qu'il aurait préféré me tuer sur le coup. J'espère que le vélo n'est pas trop abîmé.

Deux jours avant, il revenait de la banque et pas besoin d'être devin pour comprendre que la banque l'avait définitivement lâché, elle ne lui accorderait plus aucun prêt. De toute façon, elle lâchait un par un tous les paysans du coin. Cinquante, cent, deux cent mille euros de dettes, ce n'était plus rare par chez nous. Les petits-enfants des paysans n'étaient pas encore nés qu'ils devaient déjà prévoir leur part de remboursement.
Anselme avait claqué tout le fric qui lui restait pour convaincre une entreprise peu regardante de construire la plate-forme et d'y treuiller sa vache. Ça n'avait pas l'air de la traumatiser. On la voyait de loin, ça lui plaisait peut-être.
Le lendemain, j'avais été lui distribuer son courrier et on avait parlé de tout et de rien, des difficultés, de la Bénédicte qui lui manquait, mais aussi des odeurs, de la lumière et des vols d'oies sauvages qui en ce moment, passaient chaque matin. Les trous noirs n'étaient plus dans ses yeux, je me disais qu'il y avait peut-être une chance pour qu'ils ne reviennent pas.
Comme presque tous les jours, on a bu la goutte ensemble et il a cogné son verre contre la table en disant "un jour, il faudra tout faire péter".
Je n'ai pas vraiment réagi, moi aussi j'étais fatigué.

La roue de mon vélo tourne encore, mais elle ralentit un peu. Comme moi. Je pense moins vite, je pense que je commence à partir. De toute façon, l'agence postale allait fermer, c'était une de mes dernières tournées. Je ne sais pas trop ce que j'aurais fait, après. Maintenant, je sais.
Un autre coup de fusil me fait sursauter. Si j'ai bien compté, Anselme en est à six, dont un gendarme.Six ou sept, je ne sais plus. En tout cas, j'étais le quatrième, jusqu'à ce moment-là, j'ai bien compté. Il ne nous a pas pris en traître, à chaque fois, il nous a demandé de nous éloigner avant de tirer.
Ce soir, à la télé, on va parler de nous. On reparle de nous, en ce moment, ça faisait longtemps. Il faut dire qu'Anselme n'est pas le seul à craquer.

La roue de mon vélo tourne encore, mais elle est sur le point de s'arrêter. Je ne la vois pas mais je l'entends. J'ai toujours adoré entendre tourner la roue de mon vélo, ça fait comme un bruit d'été, d'insectes nus dans les champs. J'aurais bien aimé que mon vélo meure avec moi, je l'aurais bien enfourché, pour continuer ma tournée.
Je ne vois plus le ciel, mais je vois encore la vache. C'est drôle, j'aurais imaginé le contraire.
Quand je vais monter, juste au début, je vais la croiser, je vais passer à sa hauteur. Peut-être qu'elle voit ce que les humains ne voient pas, peut-être que la vache à mi-chemin du ciel m'apercevra et qu'on pourra passer un petit moment ensemble, à discuter de tout ce qui se passe en bas.

Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


*
Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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Je n'ai pas lu le cycle de la vache dans l'ordre, mais ce n'est pas grave. Ce texte est vraiment différent de celui que j'ai lu juste avant, il y a quelques minutes (la vache de sagesse)
C'est beau, touchant... Que va dire la vache au facteur quand il va passer près d'elle ? Je me le demande...

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J'aime bien écrire dans des registres différents. C'est très agréable de passer d'un registre
à l'autre et de ressentir qu'on a une petite palette, qu'on n'est pas vissé à un seul genre, un seul
style de textes, etc.

Peut-être qu'elle lui dirait que les humains devraient avoir des cornes, comme les cerfs, par
exemple, et qu'ils pourraient ainsi régler tous leurs problêmes dans la forêt, par des combats de cornes, codifiés, élégants et justes.
Ou pas

Dernière modification le 14-05-2010 à 16:50:00
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-Tecumseh, chef Shawnee


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