Le Bréviaire du Mont Petit

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Notre chère Lise a créé un site collectif où l'on peut poster des textes sur l'"Angle de vision". Je vous mets l'adresse et ma seule contribution. mais allez lire les autres auteurs! //lesmillemots.wordpress.com/

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Saudade, fille de putaille, fille de fange, mariolle, chatte à fumier. Saudade, catine de pruine, sale gamine, Saudade, viens, viens donc ici, bella.

Saudade n’écoute pas, elle a ses jambes qui courent, la colline la hisse et les ronces éclaboussent ses chevilles de miettes carmin. Le loin est rentré en elle, vaste. L’atteindre est une malice donnée par le bon Dieu aux enfants à bout d’espérance. Derrière les escarpes de pavés bercent l’écho de ses sandales. Les pins jettent leurs doigts dans l’air bleu, Saudade a rendez-vous sous l’un d’eux.

Le matin c’est violon cette lente sonate des arbres effleurés, le vent blanc encore de la nuit, frais comme un baiser de tout jeune enfant. Le matin, l’oncle l’attend dès l’éveil, cul moulé dans le fauteuil sculpté aux motifs alpins, sourire affamé, tous les jours crachote des mots de tendresses moites, des câlineries sales que les hanches, les jambes de Saudade fuient tandis que son corps s’émiette sur le chemin.

Saudade enfant de chardon ! Viens ici, viens trancher le pain, beurrer la tartine, verser l’eau de la carafe dans mon verre de vin jeune.

Saudade imagine la litanie du vieil oncle aux dents brunes, perdue dans sa bouche d’aspirateur. La nuit, les mouches y viennent, ça pue trop là-dedans, ça pue l’amour qui colle aux draps et le silence des femmes qui préfèrent soigner les peines à coup de moqueries qu’avec leurs bras.

Les femmes d’ici naissent tantôt avec des bras longs, arqués, berceaux ou balancelles, des bras sans faiblesse, des arceaux, onde qui éloignent les mains torves de vieux lassés des chasses d’altitude. Tantôt avec des ceps torses, des moignons de branchettes, secs, rabougris, des bras qui poussent et jettent, qui oustent à tournemain. Les femmes de Saudade, tante, bonne-mère et cousine, sont de la seconde race. La race des jamais mères, des torcheuses de logis, bras accaparés de victuailles, de pelures de légumes, de balais, de paniers, bouches farcies de mots rugueux, utiles, chiches, durs noyaux de prunelles que la langue goule et regoule. Saudade n’a pas de larmes pour elles, c’est torrent la rocaille qui dégouline dans sa gorge quand elle les voit, triades de lâcheresses, de mégères râpeuses. Ses jambes les fuient aussi. Plus vaste encore est le loin qui l’habite.

Saudade ! Vient me masser les pieds, croquante petite baveuse, vient soigner mes vieux genoux avec tes lèvres de pétales. Rends à ton oncle un peu de sa fraîcheur d’antan.

Les hommes, les v’là qui traversent les prés hauts, les pâtures et quittent les masures longtemps pour rendre les moutons et les chèvres gras. Ce qui s’enlève de leur corps de rondeurs hivernales vient remplir les flans des bêtes. Et le jour où ils n’ont plus que les os à faire fondre, alors ils redescendent, fiers, toujours. Chaque maison fête les siens. L’oncle redevient une ombre sage, tapie dans la couture des saisons, attendant l’heure des nouvelles sèves pour égarer ses callosités sur les cuisses de Saudade.

Là haut, les fils montent aussi, faut juste être pantaloné dès la naissance, ce n’est qu’un choix d’habit, dès ensuite on part, on grimpe la sente vierge de jupons, on la grimpe droite jusqu’au ciel enfin on s’y retrouve et le paradis c’est cela, la suinture d’un torrent à la lèvre d’une vieille dame de glace, écharpe sans macules enroulée à la cime des montagnes. Et ces prés touts verts, là, d’herbes ventrues, de joyaux bleus, jaunes, roses ondulant sur leurs tiges. Le paradis, c’est là haut, pas plus, pas moins, le pays des hommes à l’humilité fière. Ses jambes l’y tirent Saudade.


D’en haut du Mont Petit, au seuil des alpages, elle se retourne pour la première fois. Le village est un jeté de cubes sur un tapis de jeu. Les ombres minces des maisons racontent la ronde du soleil. On n’y voit plus de silhouettes, ni de mouvement. Des odeurs nouvelles s’engouffrent dans sa gorge. Ca pique. Dans toutes les autres directions, ce n’est que champs libres, azur strié de sirius, rocailles grésillant sous juillet.

Ce qu’on voit d’ici, ce n’est pas la vieillesse despote de l’oncle infirme, ni la fausse affection de ses substituts de mère. Ce n’est pas les cent pas entre le seuil de la maison et l’église au dos rentré. Ce n’est pas ce Bon Dieu de bonnes femmes et de vieux. Le Dieu qui sert leur cause : Si t’épluches pas toutes les pommes de terre, si t’es pas gentille avec ton vieil oncle, si te me sers pas comme une fille fidèle, t’iras à confesse et si tu le dis pas, je le saurai bien par monsieur le curé.

Mais ici, ce qui monte de ce sol déjà si proches des cieux, c’est le Dieu des hommes libres, vrai, c’est la création avant la chute. Ça crie tout autour, et Saudade est là, le cul sur la colline et elle entend un chant oublié de tous. Partout où elle dirige son regard, une vibration ronfle, enfle, envahit sa poitrine. Il n’y a pas une pierre qui ne soit la trace de pas d’ange, pas un brin d’herbe qui ne siffle l’harmonie céleste quand le vent tourne mollement les effluves de pollens et le respire des terres.

Saudade sait, ici, il n’y a pas de soupe le soir, ni de miche douillettement cuite même par des mains mal aimantes. Ici, pas de lit, ni d’abris quand l’orage déchire des gouffres dans le relief des monts. Son pied amorce la descente. Puis se ravise.

Si Dieu est ici, bon ou pas d’ailleurs, s’il grésille tout le jour, toute la nuit, qu’est-ce donc qu’on fait dans la vallée à le singer et le travestir. Pourquoi tant les hommes gardent si jalousement ce secret, qu’ils partent le cœur léger, même loin des femmes et de leurs corps tièdes et qu’ils grimpent et arpentent les paradis d’en haut ? Pourquoi c’est encore affaire de pantalons ?

Elle s’est endormie la belle, ventre au ciel, ses paumes en coupelles. Elle rêve de ce père à la barbe bouclée, de son odeur de tabac de plante sauvage et de ses mains qui la porteront dans quelques mois, au retour des alpages. Ils reprendront la chambre dessus la grange, tous deux. Il lui apprendra tous les trucs de bergers, les histoires vastes comme la Bible qu’il aura marché. Elle n’aura plus peur. Il la regardera, l’air penché, par-dessous, du miel dans le sourire, dira : Tu seras belle comme elle.

Elle, c’est la mère qu’est partie. La pécheresse, la honnie, la garce qu’ils disent ceux du creux des vallées, ceux qui bougeront plus de leur cent mètres de bourg. Laisser sa fille - pour courir on ne sait qui - c’est être tisonné dans l’enfer avant même de mourir, c’est le mal même, qu’ils disent.

Elle se réveille en sursaut Saudade, elle glisse sa main dans sa besace, en tire le bréviaire du vieil oncle qu’elle a chouravé hier tard. Deux photos de sa mère, une du mariage, de toile blanche vêtue tenant la main du père, sectionnée par un cou de ciseau. Une autre, de la taille d’un ongle, coupée dans une photo de groupe scolaire. Sa mère avait à peine plus que son âge. Et une lettre adressée à l’oncle. Sur le timbre, le cachet postal d’une ville sur l’autre versant. Et dans la lettre, ces simples mots : Jamais plus vous ne me salirez.

Elle chante, redressée sur ses deux bras, la gorge arquée, tête renversée :

Saudade, fille de pêche, fille de bruine, pruine câline.


Elle est debout. Elle regarde vers les alpages du père, elle scrute le chemin caillouteux pour traverser jusqu’à la ville de la mère. Qu’importe l’ordre. Pour l’heure une seule chose compte :

Jamais plus je n'y redescendrai, jamais.

Sur son oreille droite, un macaron se pose quelques secondes, puis repart vers l’Est.

Florence Noël

juillet 2010

Ton texte fait merveille ici et aussi là-bas, Flo, et merci pour diffuser les MILLIONS. Je précise que note jeu de l'été est ouvert à tous, totalement libre, et que tous les styles de textes sont bienvenus. Le sujet : L'angle de vision.

Bisous et bonnes vacances à vous tous, amis de l'Auberge de Ragueneau

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