Nous n\'avons plus vu les murs

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"Saute de la falaise et laisse pousser tes ailes pendant ta chute"
- Ray Bradbury

Nous n'avons plus vu les murs

Je crois qu'ils ont refermé la porte derrière eux. Ils ne l'ont pas claquée mais ils n'ont pas pris de précautions particulières non plus. C'était juste un son naturel, comme le vent dans les branches d'arbres ou le reniflement d'un nez d'enfant. Je ne sais même pas s'ils sont sortis par la porte. Afria et Revelin sont partis et quelque chose d'eux est resté, mais sans envahir. Quelque chose d'eux n'a pas cessé d'être là, tout simplement.

— Tu saurais les cerner toi ? Tu saurais deviner ce qu'ils font dans la vie ou de quel milieu ils viennent ?
Nelly hausse les épaules.
— J'en serais bien incapable.
Je connaissais sa réponse à l'avance, j'avais juste envie d'entendre sa voix.
Je branche la machine à café. Ce n'est pas dans nos habitudes de refaire un deuxième café juste après le premier, mais il faut que je fasse quelque chose, il faut qu'un moteur s'enclenche, maintenant. Sinon... sinon, je ne sais pas. Si. Sinon, je ne serai plus moi. Peut-être pour toujours.
Nelly me devine et elle me dit juste :
— Si tu as besoin d'un son familier qui revienne souvent, on a déjà un bébé mais si tu veux, on prend un chien. C'est quinze ans de familiarité.

Afria et Revelin avaient un certain âge, ni jeunes ni vraiment vieux mais quand même largement au-delà de la cinquantaine. Huit ou neuf ans de plus et ils auraient eu l'âge de nos parents. Revelin portait du noir mais son noir avait l'air éclatant, et elle, Afria, portait des couleurs vives qui dégagaient une impression de sobriété. C'était très étrange comme effet.
Je ne me rappelle plus s'ils ont sonné ou pas. Je ne sais plus comment ils sont entrés et je n'ai même pas envie de le savoir, moi qui suis si curieux.
Revelin portait une valise, une valise verte. Afria ne portait rien mais elle avait l'air lourde, comme si elle avait beaucoup couru, peut-être pendant des années.
Une autre chose dont je me souviens très bien, c'est qu'à la seconde même où ils étaient là, le bébé s'est arrêté de pleurer. Net. Nelly dit qu'elle l'a même entendu clairement gazouiller. Moi je ne sais pas, je ne suis pas sûr, mais je fais entièrement confiance à Nelly, ce doit être vrai.
Quand Revelin a esquissé une sorte de signe de bénédiction qui englobait la maison et nous, j'ai cru que c'étaient des prédicateurs américains ou quelque chose dans ce mauvais goût là et je me suis préparé à les éconduire gentiment mais fermement, j'ai amorcé le geste pour leur montrer la sortie. Puis j'ai croisé le regard de la femme. Afria.

— Est-ce que... ça vous dérange si nous restons avec vous quelques minutes ? Pas plus.
La femme était rousse avec des fils argentés, ses yeux verts étaient... anciens, je ne trouve pas d'autre mot. Ils avaient vus beaucoup de choses mais continuaient à s'émerveiller quand même. Elle détaillait notre intérieur, pourtant loin d'être luxueux, comme elle aurait apprécié un palais. Sa voix était claire, mais avec quelque chose de légèrement hésitant, comme si elle était une étrangère qui parle très bien notre langue mais cherche parfois encore ses mots.
Puis, la voix d'Afria s'est étranglée et elle a ajouté dans un petit filet de voix, comme si elle était redevenue toute petite fille :
- Nous avons peur.

Finalement, Nelly se refait un café elle aussi. Elle a besoin de revivre la scène, c'est sa manière de combattre. Moi, c'est poser des questions, elle c'est tout passer en revue. On se complète bien.
Nelly prend ma main et la serre autour de la sienne, qui serre sa tasse trop chaude.
— C'est là que toi et moi, on lui a demandé exactement en même temps : "mais de quoi ?". Là, ils nous ont dit leurs drôles de noms, complètement à contre-temps, et seulement trente bonnes secondes après, Revelin a dit "De vous. Nous avons peur de vous".

J'ai remarqué la pluie dans leurs cheveux. Ils n'étaient pas imbibés ni plaqués, juste quelques gouttes qui s'égaraient comme des perles. J'ai remarqué ça et je me suis assis sur une chaise, ou plutôt quelque chose m'a assis sans trop me demander mon avis.
Ils avaient des gouttes de pluie dans les cheveux et il n'avait pas plu depuis quatre jours. Je m'en souviens parce que Nelly avait bien rigolé de m'avoir vu sortir les arrosoirs parce que je voulais de l'eau de pluie pour nos plantes, puis les rentrer au bout de deux jours pour les remplir bêtement au robinet.
Nelly les a fait asseoir sur le canapé et ils ont fermé les yeux avec un air béat, exactement en même temps, on a même cru qu'ils allaient s'endormir. Au bout de trois longues minutes, j'ai osé demander :
— Pourquoi ? Pourquoi avez-vous peur de nous ?
— Oh ! Désolé ! a répondu Revelin.
Et ils sont partis d'un fou-rire très élaboré. Je veux dire par là que leurs rires semblaient former un genre de choeur et s'entremélaient dans des harmoniques et des rythmes.
— Heu? ... a soufflé Nelly, et, plus qu'une hésitation, c'était un souffle venu du ventre, une plainte profonde et interrogative.
— Désolé, désolé, désolé, a répété Afria une quantité de fois, sur plusieurs notes de la gamme, et Nelly m'assure que le bébé leur a répondu depuis sa chambre sur les mêmes notes. Si elle le dit, c'est forcément vrai.
— Heu... a presque mugi Nelly, cette fois avec une pointe d'impatience.
Revelin a précisé :
— Nous ne voulions pas dire que nous avons peur de vous...
— ... Ah ! a expiré Nelly avec soulagement.
Et il a conclu, en ouvrant ses bras comme si c'était évident et en détachant bien ses syllabes comme s'il s'adressait à un tout jeune enfant.
— ... nous n'avons pas peur de vous, mais de vous.
— Ha ? a inspiré Nelly, presque hystériquement.

Nelly serre ma main et je peux presque sentir la tasse qui brûle sa main à elle. Je peux aussi presque sentir la clé de tout ça, presque contre la pulpe de mes doigts, juste un millimètre hors de portée, pas plus.
Nelly m'explique :
— À ce moment-là, j'ai pensé que c'étaient peut-être des gens échappés d'un hopital psychatrique et qu'ils étaient peut-être dangereux, qu'ils pouvaient faire du mal au bébé ou à nous. Comment savoir ?
Je hoche la tête.
— Et juste au moment où ta main cherchait discrètement ton téléphone portable et où tu allais prétexter une chose urgente à faire pour appeler la police depuis notre chambre, Afria a demandé "Est-ce que je peux jouer ?"

— Jouer ?
J'ai ouvert les mains.
— ... Jouer à quoi ?
— Jouer pour vous. Avec vous. En face de vous.
— Ha.
L'atmosphère devenait de plus en plus tendue, moite, une sorte de jungle de fer, je voyais la poitrine de Nelly se soulever de plus en plus rapidement, même si elle demeurait composée. Elle a tiré deux fois très fort sur les manches de son beau pull bleu, chose qu'elle n'aurait jamais fait en temps normal, de peur de les déformer.
Je me suis levé, prêt à les expulser de force, tant pis pour le risque, j'étais tendu comme la corde d'un arc, en face de ces deux étrangers bizarres qui parlaient par énigmes.
Puis Nelly s'est détendue d'un coup. J'ai vu son corps s'apaiser et son visage redevenir plein, accueillant, solaire. Elle a presque claironné.
— Oui ! Bien sûr. Jouez ! S'il vous plaît, jouez !
On aurait juré que ses lèvres pleines mâchaient avec délice une sorte de gâteau paradisiaque. Et, en la contemplant, j'ai connu un instant de panique totale.

La tasse commence à refroidir et, de toute façon, maintenant que Nelly a revécu les moments les plus tendus, elle serre moins fort la tasse et sa main touche la mienne plus paisiblement.
— Et tu es sûre qu'il a dit "oui" ?
La question que je lui pose est de pure forme. Je sais qu'elle va m'affirmer pour la trentième fois que le bébé a articulé très nettement "oui" depuis la chambre, et que cela signifiait "oui, jouez !". Après tout, j'ai toujours pensé que les femmes ont accès à des sortes de passages secrets et qu'elles n'habitent pas tout à fait les mêmes maisons que nous.

Alors, Afria a ouvert le sac vert qu'avait porté Revelin pour elle. J'ai encore eu un moment de tension, de méfiance, sans doute trop de télévision, trop de journaux, trop de peur. Qu'allait-elle sortir de son sac ? Une arme ? Une barre de fer ? En tout cas quelque chose d'horrible et nous n'aurions plus qu'un seul souhait, mourir très vite sans nous en rendre compte.
Elle a sorti une petite harpe et elle s'est mise à jouer. Nelly et moi sommes d'accord sur ce point : de la première à la dernière seconde où elle a joué, nous n'avons plus vu les murs.
Il y avait une vallée avec des hautes herbes et dans cette vallée, nous entendions une rivière sans la voir, et Nelly et moi étions les mêmes mais avec des vêtements différents et le bébé marchait à côté de nous, même s'il était encore trop petit, il marchait joyeusement et avec assurance, sur son visage on voyait bien qu'il avait un but.
Afria pinçait les cordes de sa harpe et le soleil se levait, elle faisait une pause et un deuxième soleil se levait et allait rejoindre le premier. De nombreux soleils se sont rassemblés dans le ciel. Et pendant tout ce temps, nous n'avons plus vu les murs. Ni le toit, ni la porte, ni rien de ce qui composait notre monde.
Puis Afria a rangé sa harpe dans son sac vert et ils sont sortis, sans prévenir, tranquillement. Je ne sais pas s'ils sont passés par la porte parce que la vallée est restée une minute ou deux après la fin de la musique.

— J'ai cherché sur internet tout à l'heure. Revelin et Afria sont des noms irlandais. Gaéliques.
Je tente de plaisanter.
— Oui, enfin, cette information est uniquement valable si nos visiteurs étaient heu... vraiment humains.
Nelly plonge ses yeux dans les miens. Maintenant, la tasse de café est froide, mais le coeur de Nelly est devenu bouillant, je le sens.
— D'où, de quand, de quoi, de qui venaient-ils ? Je veux aller là-bas. Je veux voir. Je veux savoir. Ou comprendre. En tout cas ressentir quelque chose.
— Je sais. Moi aussi. Mais ce que je voudrais savoir tout de suite, c'est... pourquoi avaient-ils peur de nous ?
Et Nelly me répond, le plus naturellement du monde :
— Non, ils n'avaient pas peur de nous mais de nous.










Dernière modification le 06-05-2010 à 00:03:34

Dernière modification le 06-05-2010 à 00:21:48

Dernière modification le 06-05-2010 à 11:10:14
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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Génial! Mais j'aurais du lire cette histoire tout de suite. plein de petite choses justes et cette symbiose entre la femme et le bébé et Afira. Mystère et émerveillement. Du fantasitique comme je l'aime.

Salut Stef, ca fait plaisir de te lire depuis quelques temps. Ca fait peut-être 37 atomes de soleil la dernière fois que je t'ai lu. ou bien 5 toisons d'alpacas. Tu n'as pas changé. Le même crayon dans la poche. Il a fini par t'a apprivoiser je crois.
Et salut à Flo aussi et son jardin de coquelicots.
Bernaar

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Salut Aar, qu'est-ce que tu deviens? Tu écris toujours dans ta petite voiture en bois parmi les routes du monde?
me fais plaisir de te relire!

Non les petites voitures qui savaient écrire sont parties. Elles m'ont quitté. Je m'occupe seulement du journal du personnel.
Je t'envoie un mail perso.

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Bernaar, c'est à cette heure-ci que tu rentres ?
Et moi, j'ai pas droit à mon mail perso ?
Sais-tu que tu es une de mes grandes sources d'inspiration ? Le truc, c'est que tu vas peut-être penser quelque chose du genre "oui, oui, je sais", mais... ce ne sera pas forcément pour les raisons que tu crois
Mais d'ailleurs peu importent les raisons de A, de B et de C, du moment que ça fait vie. J'aimerais bien te lire plus, plus souvent. Cette terre est aride et les quelques sources qu'on y trouve sont précieuses.
Ciao, cher Elles' angel.


Dernière modification le 08-05-2010 à 18:51:36
Remercie pour la lumière du jour
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-Tecumseh, chef Shawnee


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bon!! écris-moi! j'attends impatiemment de tes nouvelles d'aar-tiste
et les airelles? et les pommiers en fleurs et les calissons et les coeurs à relancer?

tu as tout laissé en rade et j'attendais que tu me donnes quelques nouvelles fraîches !

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