On demande Estelle en salle Beethoven
Mahatma Bandit

"Il existe une lumière qui se nourrit des ombres du temps,
qui te trouve éveillé dans ta sueur froide"
(Sierra Hull, chanteuse country)

On demande Estelle en salle Beethoven

Elle aurait pu partir sans même que je m'aperçoive de sa présence. Au lieu de ça, elle a choisi de me dire :
- Je crois... je crois que je me suis trompée de mort. Excusez-moi.
- Attendez.
Je ne l'ai pas regardée tout de suite. J'ai essayé de déduire son physique à partir de sa voix. Comme un jeu, ou un bon moyen de penser à autre chose.

Elle a arrêté son mouvement vers la sortie, sans se rapprocher pour autant. Elle est restée dans une sorte d'espace intermédiaire, ni intime, ni étranger. Je n'avais toujours aucune idée de son aspect. Une voix jeune. Une jeune fille.
J'ai dit :
- Moi aussi.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
J'ai bien aimé le ton de sa question. Pas indigné ni défensif, pas genre "touche pas à mes certitudes". Pas non plus doucereux ou social. Juste la question. Pure.
Dans cette espèce de pénombre faussement intime où, clac, les morts sortent de leurs tiroirs réfrigérés le temps d'une représentation puis, reclac, sont repliés dans l'hiver comme un couteau de paysan essuyé sur le froc puis refermé d'un coup sec à la fin du repas, sa voix sonnait comme un brise-glace.
J'ai précisé :
- Moi aussi, je me suis trompé de mort.
Silence. Plus un seul son dans le funérarium. Le plus drôle, c'est que chacune des petites salles porte un nom de musicien classique Beethoven, comme la mienne, ou Mozart ou Schubert. Ça m'a rendu perplexe quand je suis arrivé. Le concept d'un mort mélodieux m'échappe un peu, surtout quand c'est mon père. J'ai l'impression que ça leur fait plus de bien à eux qu'à nous. Eux, les gens du funérarium et nous, leurs clients qui poussent leur porte, un sac de toile plein de vide en bandoulière.
Je me suis enfin tourné vers elle. Blonde, autour de vingt ans, des lèvres pleines, très belle. Une jupe blanche, un haut turquoise. Derrière ce mur de soie et de chair harmonieuses, une sorte d'angoisse, un côté désarmé, qui, je le sentais, était permanent et pas dû à l'endroit ni à la circonstance.
Elle m'a demandé.
- Vous aussi, ce n'est pas... le vôtre ?
- Si et non.
- Si et non ?

Elle a osé sourire. Ça aussi, j'ai bien aimé. Les gens qui viennent au funérarium baissent de deux tons, ferment la bouche, diffèrent les pets, replient leurs mains. Elle, elle restait elle-même. Sans bruit mais sans se baillonner.
J'ai expliqué à la jeune fille :
- C'est mon père. Comme je le connais bien, je sais que c'est lui, mais sans plus, quoi...
Je lui ai montré mon daron rajeuni de vingt ans par les produits qu'on lui avait injecté, le bas du visage méconnaissable à cause des lèvres pincées qui lui donnaient un air de vieille gouvernante de roman anglais. "Ne touchez pas au visage", m'avait dit l'homme en charge des lieux, en refermant la porte derrière moi. Tout en souriant, j'avais pensé "Va chier". Quel visage ? Déjà, les yeux fermés, ça ne lui ressemblait pas du tout.
La jeune fille m'a répondu :
- Je vois.
Et, dans sa voix, j'ai compris qu'elle voyait vraiment. Elle devait sûrement s'être trompée en cherchant une autre salle, avec un autre mort, lui aussi plus maquillé qu'un politicien qui passe à la télé le soir d'une élection.
- Et toi ?
Je ne voyais pas trop à quoi se référait ma propre question. Je l'ai posée quand même. En plus, je n'ai jamais aimé les gens qui tutoient systématiquement les jeunes sous prétexte qu'ils sont jeunes. Mais c'est sorti comme ça.

La jeune fille ne s'est pas formalisée. Soit elle appréciait le raffinement du moment, soit elle s'en foutait.
- Moi ? Je me suis trompée de porte, c'est tout. De toute façon, dans ce genre d'endroit, ce n'est jamais la bonne porte, même quand c'est la bonne personne, enfin vous voyez ce que je veux dire ? Ce sont toutes des mauvaises portes.
J'ai répondu :
- Pour sûr.
Instinctivement, j'ai utilisé cette expression campagnarde que plus personne ne prononçait jamais au premier degré depuis cinquante ans. Lui répondre "c'est clair" à la mode de sa génération aurait été une sorte de fausse note. Presque une insulte.
Je lui ai demandé :
- Ton... ton mort, j'espère que ce n'est pas un jeune comme toi ?
Elle a secoué la tête :
- Non. C'est mon grand-père. Il est dans la salle Debussy, je m'en souviens maintenant.
Debussy. La suite bergamasque, "Clair de lune" et sa mélodie taillée pour les débuts de vie, les printemps où on a l'impression d'ouvrir mille yeux à la fois . Ça lui allait bien, beaucoup mieux que la solennité de Beethoven.
Elle a dit :
- Je m'appelle Estelle. Je vais y aller, cette fois je vais essayer de ne pas me tromper de porte.
Puis elle a fait trois pas à reculons jusqu'à la porte, très élégamment, sans me quitter du regard, et pendant trois secondes, j'ai eu l'impression d'être un roi dont elle prenait congé. Sans doute c'était l'impression qu'elle voulait me laisser, comme une sorte de baiser discret, une irruption de grâce au milieu de ce ni nombre ni lumière.

Quand j'ai regardé à nouveau le corps de mon père, j'aurais juré que ses lèvres n'étaient plus pincées et qu'il avait une sorte de pétillement dans les yeux. Pour un peu, il m'aurait engueulé d'avoir laissé sortir Estelle sans prendre son numéro de téléphone.







OUI !

Bravo! Faire entrer l'humour dans un monde aussi compassé que les funérariums, et aussi donner de la lumière aux ombres, c'est génial!Je connais ces noms de compositeurs pour les personnes (oserais-je dire qui se décomposent?) dans les salles ou salons mortuaires.
Je trouve ce texte subtil et vivant! :ange:
Mahatma Bendit

Les décompositeurs Ah, Dame Christiane, vous frappâtes fort, très joli
C'est bizarre, hein, cette manie, pourquoi pas Pocahontas ou Bugs Bunny ? J'imagine que c'est fait pour "adoucir", mais bon, ça ne trompe personne ^^ J'ai du mal à cerner l'utilité de cette coutume.
En tout cas, merci à toi et à Florence.


On préfère cela sans doute à salon n° 1, 2, 3....Mais oui
pourquoi les compositeurs de musique? Je n'ai jamais fait attention mais passent-ils de la musique du compositeur suivant le salon?
Moi si je pouvais choisir, je mettrais albatros, à cause du poème de Baudelaire, mais cela ne concerne que moi, au fond, il faudrait changer l'intitulé pour chaque personne défunte, suivant ce qu'elle était. Ou mettre le nom simplement. Note que La panthère rose, ce n'est pas mal non plus.

Vous savez ce que ça me rappelle? (en bien plus sombre, hein)
Dans le film "Soleil Vert" à la fin, quand le héros découvre l'endroit où les personnes âgées sont poussées par le "système" à aller mourir par suicide doux, (pour être recyclé en nourriture pour les autres d'ailleurs), ils peuvent choisir un film sur un écran et une musique qui accompagnent leur mort commandée. C'est le fin du fin de l'industrialisation de la mort.
je me demande si on passe de la musique aux poulets qu'on tue à la chaîne dans les batteries industrielles, sous prétexte qu'ils auront une meilleure viande....

[lien]

Ah oui, moi aussi, j'applaudis, Bandit.
Et bonne idée de mettre les textes en "ombre" ici, Flo : je peux ? Sans ébruiter, évidemment ? Ou bien tu préfères directement par ta boite mail ?

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