Ouvarosa

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"les photos étalées sur la toile cirée
celles qu'on prend du bout des doigts pour les traces
celles qu'on ne prend pas et qui passent
allument tour à tour sur ton visage lisse
les reflets d'une peine un sourire oublié"
("Ouvarosa", Gabriel Yacoub et Sylvie Berger)

[lien] vers la chanson.

Ouvarosa

Tous les kilomètres à peu près, Ouvarosa entonne le même refrain :

l'Eternel est mon herbier
je ne gonflerai de rien
il me fait arroser de verts patinages
il me dirige vers des veaux paisibles
il redémarre mon arbre
il me conduit dans les entiers du précipice
à cause de son ombre
quand je crache dans l'avalé du nombre de ton corps
je ne freins rien
car tu es avec mes doigts


Ouvarosa est fatiguée mais pas sa voix.
- Ce sont les bonnes paroles de la chanson ? Ker ?
Je n'en suis pas si sûr mais je n'ai pas le coeur de détromper Ouvarosa.
Au moins, elle a fait l'effort d'essayer de retenir et puis chanter lui donne le courage de marcher sur la ligne de crète. Sans cesser de marcher, je tourne un peu mon masque de cuir vers son visage et je lui réponds :

- Ce n'était pas tout à fait une chanson, enfin, après tout si, dans un sens. Bon, peu importe, c'est très bien. Continue de chanter. Il faut chanter...
- Ker ! Je crois en Mieux ! Je crois que Cristal est venu sauver le monde et
a pris sur lui nos fâchés !
- Moi aussi, Ouva, je crois en Mieux. Mieux soit loué !
N'empêche, je serai plus rassuré lorsque j'aurais trouvé un passage, via
la côte suisse, vers l'archipel d'Allemagne. Là-bas, du côté de Munique et Nurimbert, on ne hait pas les gens comme elle. Là bas, on ne chasse pas les gens qui sont différents. De nouvelles idées font leur chemin, des idées de fraternité, de partage et d'amour. C'est peut-être de là-bas que repartira vraiment le monde, si Mieux le veut.

Et là, elle se place devant moi, de façon à ce que je sois obligé de voir son visage. La maline. Son visage ! Elle sait pertinemment que j'ai envie de m'agenouiller, de retrouver les vraies paroles du psorbe, je crois que ça s'appelait ainsi, et de les lui apprendre.
Il faudrait que je lance une expédition pour retrouver une véritable édition de la Piple, une vraie pas une xérox, altérée par ce qui reste des humains. Mais la Ruche n'a pas assez de moyens pour soudoyer tous les intermédiaires qu'il faudrait arroser. Nos bêtes sont trop précieuses pour les vendre. Il y a en tout et pour tout environ cinq mille vaches dans toute l'île de Savoie, dont soixante-et-une à la Ruche. Toutes pures, par Microsophte ! Sans aucune maladie agro-chimique et sans aucune déformation, avec du bon lait à téter directement à la mamelle ! En tant que Ker, je dois montrer l'exemple et privilégier l'animé sur l'inanimé. C'est une de nos lois majeures, le quontrième commandement, pour être précis.

Les hautes herbes sifflent autour d'Ouvarosa comme pour l'accompagner, la propulser doucement, progressivement vers l'archipel d'Allemagne. C'est comme une digestion à l'envers, plus on marche, plus Ouva se reconstitue, entre les fibres vertes.
Je me détends un peu. Ma main droite n'a guère quitté mon gun, une vieille pétoire qui doit dater de Saint Obama, transmise avec précaution de Ker en Ker. Deux siècles, mais elle marche très bien et je n'hésiterai pas à m'en servir pour la protéger.
Très loin en dessous de nous, le port de Famoni et, juste à côté de la mer, la Faille, maintenant presque entièrement fermée. Je sais que c'est matériellement impossible à cette distance, mais je jure que je peux distinguer le grouillement de commerçants, de trafiquants, de maquereaux,
qui s'activent déjà dans le Port. J'entends d'ici leurs pas lourds et avides faire un bruit de succion. Par Monsanto ! Heureusement, maintenant, ils sont trop peu nombreux pour faire éternuer la Terre à nouveau.
Tous tueraient sans hésiter leur propre mère pour se saisir d'Ouvarosa et
la revendre à prix d'eau pour l'exhiber dans une foire quelconque ou pire encore.
C'est pour ça que je marche avec elle dans le massif du Mont Vert. Pour lui éviter ça et la conduire en lieu sûr.
Nous avons réussi à garder le secret et à la protéger pendant dix ans, mais tout finit par se savoir, même les murs de la Ruche ne peuvent être complètement étanches.

Je souris largement, même si elle ne peut pas le voir, je veux lui envoyer mon sourire. Je suis sûr qu'elle peut le sentir à travers le masque.
- Là. Là, Ouvarosa. Exactement là.
Je lui montre le petit drapeau rouge que j'ai planté exprès, lors d'une récente
expédition. J'en profite pour nous accorder un petit arrêt et je sors deux tranches de fromage de mon sac en toile. En même temps qu'elle tombe lourdement sur son derrière, épuisée par la marche, Ouvarosa demande :
- Là, quoi, Ker ?
- Ici, Ouva, se trouvait le point le plus haut d'Europe. Plus de quontre mil mètres ! Tu te rends compte ? Et même, je vais te dire un secret. Avant, ça s'appelait le Mont Blanc...
Ouvarosa hausse les épaules.
- Il n'y a rien de blanc ici !
- Oui mais avant, c'était couvert de nève. La nève était de l'eau, mais plus froide et plus, comment dire, plus serrée...
- Ça devait être beau, Ker ! Tu en as vu ?
Je secoue la tête.
- Non, Ouva, mais j'ai vu une très vieille image qui la montrait.
Soudain, elle tremble, parcourue d'un sentiment indéfinissable. Son regard devient plus intense et elle demande :
- Il y avait des visages sur l'image, Ker ?
Je sens qu'il ne va pas falloir trop prolonger la pause, sinon, elle va
me submerger de questions, auxquelles je ne saurai pas répondre, ou
alors trop tristement.
- Non, seulement la nève. Tu sais, tu es le sitième. Seulement le sitième visage que je vois de toute ma vie. Pourtant, je suis vieux, j'ai trainte et trois ans...
Je ne veux pas qu'elle demande ce qui est arrivé aux autres visages. Ô, Mieux ! Je t'en supplie, ne lui laisse pas me poser cette question, tu sais bien que je ne sais pas lui mentir. Heureusement, elle s'est concentrée sur autre chose et se mord les lèvres.
- Ouh ! Trainte et trois ans ! J'oublie toujours ! C'est vieux, ça, Ker ! Je veux dire, non, pas tant que ça ! Euh ! Pardonne- moi !
J'éclate de rire.
- Ce n'est pas grave. Mais il faut de tout pour faire un monde, Ouva, même des vieux ... Oh !...
Je suis interloqué. Le visage d'Ouvarosa a changé de couleur.
- ...Que t'arrive-t-il ?
Déjà, je tends ma main vers sa carotide pour voir si son pouls est bon.
- Ker, Ker, je n'ai rien ! Tu sais bien, je rougis. Quand j'ai une émotion, je rougis. C'est normal, pour moi.
- Ah oui, c'est vrai...rougir... je t'ai déjà vue rougir quelques fois, j'avais oublié... Combien c'est joli ! Ça... ça ne te fait pas mal ?

Juste au moment où je me lève pour reprendre le chemin, cette fois en descente, elle demande :
- Ker, tu me montres le... le tien ?
Je savais bien que ça allait arriver un jour. Depuis le jour où je l'ai trouvée, posée à l'entrée de la Ruche au petit matin, par une mère qui n'avait sans doute pas eu le coeur de la tuer à la naissance, j'attendais et redoutais ce moment.
Ouvarosa me contemple avec ses grands yeux bleus. Elle a dû rassembler pas mal de courage, pour oser me demander une chose pareille. Je suis le Ker de la Ruche et je suis respecté sur toute l'île de Savoie, je peux bannir quelqu'un sur un simple geste de la main et je décide des mariages et des métiers. Mais avec elle, ça a toujours été différent. Son visage me commande, m'emmène ou il veut.

Mes jambes tremblent et mes mains se portent malgré elles vers mon masque de cuir, le pressent, appuient le plus fort possible pour qu'il se confonde avec moi, pour qu'on ne puisse plus imaginer qu'il peut y avoir quelque chose dessous. Ô, Mieux, protégez-moi et protégez Ouva ! Saint Djoni Dèpe et Sainte Vanessa Paradi, protégez le nouveau monde qu'elle va porter un jour ! Et protégez tous les visages qui vont naître du sien.
- Ouva, je ne peux pas, je ne peux pas te le montrer. Tu aurais peur, et peut-être même que tu me détesterais malgré toi. Je n'en... je n'en ai pas. Je n'ai pas de visage. Mon masque est mon visage. Tu comprends ?
Elle fait "non", de la tête. Je sais qu'elle peut comprendre, mais qu'elle ne le veut pas. Je contemple ses traits fins, sa peau lisse, pure, saine.
Elle ne mourra pas comme les six autres, même si je dois y laisser ma vie.
Et je lui dois bien ça, avec le périple que je lui impose.
- Bon.

La dernière fois que j'ai enlevé mon masque de cuir, c'était il y a environ quontre ans. Le soleil avait fait une apparition complète, sans aucun voile de poussière, pendant une demi-journée, la troisième depuis ma naissance et je me suis isolé pour le sentir directement sur moi, mais c'était une précaution inutile. Je serais de toute façon passé inaperçu parce que tout le monde était occupé à regarder vers le haut et à se déshabiller frénétiquement en poussant des cris bouleversants.
Je défais lentement les sangles, sous le regard d'Ouvarosa qui n'en perd pas une miette. Je ne suis plus le Ker de la Ruche, je ne suis plus rien. Je ferme les yeux au moment exact où le masque tombe.
Le vent souffle doucement sur les montagnes et les vallées de ma face agro-chimique cabossée et vitrifiée, ma caboche de cataclysme, ma peau d'Apocalipse. Ouvarosa s'est approchée. Ce que je redoutais tant ne se produit pas. Je ne discerne aucun dégoût ni moquerie dans ses yeux. Ô, Mieux ! Quoi qu'il arrive, merci pour son regard qui m'accepte.
Elle pose sa main sur ma face et me dit tranquillement, en touchant doucement les endroits correspondants.
- Toi aussi, Ker, tu as un nez, une bouche, des yeux. Comme moi.
J'arrive à peine à articuler :
- Tu crois ?
Et elle hoche la tête gravement.
- J'en suis sûre.
Je ne peux pas retenir une larme. Il y a deux siècles, la Terre s'est presque complètement débarassée des humains ou peut-être l'inverse, ou les deux en même temps, personne ne sait plus vraiment qui a commencé. Dans les yeux d'Ouvarosa, c'est peut-être la première fois de ma vie que je comprends pourquoi et pour qui la Terre nous a quand même laissé une minuscule chance.
Un cri m'échappe quand je la vois saisir mon masque et le projeter de toutes ses forces le plus loin possible vers la vallée. Une voix qui semble être beaucoup plus âgée qu'elle, plus grave, plus profonde que sa voix habituelle, dit :
- Ne m'en veux pas, Ker. Un jour, vous les jetterez tous ! En vérité, je vous le dis, vous jetterez tous vos masques jusqu'au dernier !
Le masque continue de rouler, entre les herbes et les cailloux, semble vouloir dévaler toute la pente d'ici jusqu'à l'Océan Alpin. Et je n'ai même plus envie de le retenir.
- Mieux t'entende, Ouva. Mieux t'entende...

Maintenant que nous descendons, maintenant que nous progressons vers la côte suisse et que je sens le vent jouer librement avec les creux et les bosses de ma face, je suis sûr de quelque chose : le passage d'Ouvarosa sur les îles d'Allemagne ne va pas passer inaperçu, et on entendra parler d'elle dans quelques années. Et peut-être, grâce à Ouva, les faces vitrées et les visages nus se regarderont d'égal à égal.
Cette fois, elle a une voix très gaie et elle rit en même temps qu'elle chante à nouveau :
l'Eternel est mon herbier...





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Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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tu sais.... il y a du Christian Charrière dans ton texte, avec plus d'émotion et cette force de l'espérance qui fait ta signature. C'est vraiment un très beau texte, jeu sur le langage, sur le passé, sur le futur. ca vaut son pesant d'eau oui!

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Merci Flo, la comparaison me flutoie agréablement, La forêt d'Iscambe était un de ces livres-mondes desquels on ressort bien trempé :do!

Je pense aussi à l'enchanteur conte-emporain Pierre Bordage et à son roman Les derniers hommes, nourri de peurs et d'espérances proches.
Cliquer sur le [lien] pour faire connaissance.

Que Ronald Mac Donald te protège ! Cette semaine commence bien.



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les rêves et les rues seront toujours les mêmes
mais chacun les traverse à sa façon

(Sylvie Berger, Gabriel Yacoub, "Elle dansait")

[lien] vers la chanson.

Ouvarosa, suite ou chapitre 2 ou rien du tout on verra bien


— Route de briques jaunes ! C'est qui, Ker ? C'est une personne ?
Je sais qu'en vrai, Ouvarosa a pensé "c'est quoi ?". Et je la comprends. Je n'ai pas envie de lui répondre, ni de lui parler de Sérène. Pas tout de suite. Pas complètement. Mais si je ne lui dis rien du tout, elle va faire déborder la pirogue, avec ses questions contenues, je la vois déjà se tortiller, avec son air de marmite bouillante. Elle va faire déborder le monde entier. Que le netouorque me déconnecte ! Ô, Mieux, qui as tu voulu le plus éprouver en nous réunissant, il y a dix ans ? Elle ou moi ?

Avant de lui répondre, instinctivement je touche encore une fois ma face pour la cacher. Tout à l'heure, à l'embarcadère de Savoie, j'ai payé trainte Douleurs au passeur, deux fois plus d'osier que nécessaire. Je me sens encore coupable de... de me montrer nu. Je l'ai payé pour qu'il ne me juge pas. Il paraît que ça fonctionnait ainsi, dans l'ancienne civilisation, qu'on achetait les consciences, avec des tarifs bien précis.
Par Juliette-Paquar ! Est-ce que je suis en train de répéter les erreurs des anciens ?

J'ai ma face nue devant tout le monde, c'est à dire en tout et pour tout une fillette de dix ans au visage mobile de belette en mouvement perpétuel et un vieux passeur qui a l'air de dormir tout en ramant, j'exhibe mes crevasses et tout le monde se moque de mes préventions. C'est seulement me montrer nu devant moi-même qui me fait...
— Tu rêves, Ker ?
— Oui... non, un peu les deux, Ouva.
À cette heure-ci, je devrais diriger la Prière des Poings, dans la ruche. Ouva m'a interrogé du regard tout à l'heure, "est-ce que je dois la faire ?" ont demandé ses yeux, perles inoutenables. "Non" ont répondu les miens, cavernes vitreuses. "Non, Ouva, je t'emmène pour tourner la page. Je veux être le dernier des Ker." Et je ne reviendrai plus jamais sur l'île de Savoie. Il y a un temps pour préserver le monde, et un temps pour l'aider à changer.
Sans compter que la Prière des Poings risquerait de faire chavirer la pirogue. Surtout que, théologiquement parlant, l'Élongile selon Saint Ozzi Ozborne, d'où elle est extraite, m'a toujours posé quelques problêmes d'exégèse.

— Alors, c'est qui ? Elle est là pour nous ? Homme en fer blanc ! Je crois qu'il vaut mieux faire partie de ses amis !...
Elle désigne pour la dixième fois, la montagne de femme qui nous attend sur le quai de Genève, désert de toute autre présence. Il paraît qu'avant, on voyageait beaucoup, qu'il y avait des routes larges comme des fleuves et des caisses à roulettes par milliers, qui passaient dessus en crachant des nuages noirs par leur cul allongé.
Maintenant, on s'occupe plutôt de sa terre, si on a la chance d'en avoir une et qu'elle soit complètement décontaminée.

C'est vrai qu'on la voit de loin, Sérène. Avec ses presque deux mètres, ses bons cint quilos et ses marionnettes qu'elle commence déjà à agiter. Avec un petit effort, je crois qu'on aurait déjà pu la distinguer depuis le sommet du Mont Vert. Mais je sais qu'au moment où je montrais mon drapeau rouge à Ouvarosa, elle était déjà là, à nous attendre et qu'elle nous aurait attendus cint ans, s'il avait fallu.
— Oui, on fait partie de ses amis... c'est...
Comment lui parler de Sérène ? Autant aller au plus simple.
— ... C'est Sérène. Elle s'appelle ainsi. Oui, elle est là pour nous.
— Elle... elle est gentille ? Je veux dire, elle est tout le temps gentille ?
Pour la première fois depuis que j'ai embarqué dans la pirogue, je ris franchement,comme si ma face ne s'étalait pas sans pudeur et, pour la première fois depuis le début de notre voyage, je lis de l'appréhension dans les yeux d'Ouvarosa.
— Ker, pourquoi elle agite ses... ses deux petits bonhommes ? Ce sont ses enfants ? Pourquoi elle les pend au bout d'un fil ?
— Ce sont des marionnettes, Ouva. Tu n'as jamais entendu parler des marionnettes ? C'est vrai qu'elles ont toutes été détruites...
Je réalise ma gaffe. Les marionnettes avaient des visages, peints ou tissés, expressifs. Bien sûr qu'elles ont été mises en pièces, réduites en tas méconnaissables, tout comme Ouvarosa l'aurait été si les gens de Famoni avaient osé défier la Ruche. Ils l'auraient broyée comme une céréale et n'auraient été rassasiés de leur faim aveugle qu'au moment où il ne serait resté qu'une pâte rougeâtre, tremblant entre des mains poisseuses d'elle.
Je continue, en espérant ne pas avoir peiné Ouva, qui intelligente comme elle est, a dû capter le parallèle avant même que je ne l'exprime.
— Ce sont les marionnettes qui vont nous parler. Mais c'est Sérène qui va penser ce qu'elles nous diront.

Tout en jouant à toucher l'eau du plat de sa main, sous le regard en coin courroucé du passeur qui semble avoir peur que les mains d'Ouva fassent gouvernail et suffisent à dévier son trajet léthargique, elle remarque :
— Ker, elle les agite de plus en plus au fur et à mesure qu'on se rapproche de la rive. Lion Poltron ! Elle a l'air de penser beaucoup. Un peu trop même !
— C'est une amie, je te promets.
Perplexe, Ouva semble ranger toutes ces nouvelles informations dans un coin de sa tête pour plus tard, faute de pouvoir les interpréter pleinement. Au lieu d'insister sur le sujet, elle se penche vers mon oreille et me dit tout bas :
— Ker, lui as donné trop de Douleurs, au passeur, tout à l'heure, non ? Je l'ai vu dans tes yeux. Pourquoi ?
— Mmm... je ne voulais pas qu'il refuse de nous prendre à cause de ma face et à cause de ton visage. Je suis trop laid et tu es trop belle.
— Je crois qu'il s'en fiche complètement, Ker. C'est bizarre, si tous les gens d'ici sont comme lui, ils sont différents de ceux de Famoni. Si calmes...

La pirogue râcle le fond et le passeur ne nous adresse même pas la parole, se contentant de désigner la rive d'un geste las.
— Bienvenue dans ta nouvelle vie, Ouva. Il va falloir faire les derniers mètres nous-mêmes...
Ouvarosa hoche la tête, sort sa paume de l'eau et la lève dans l'air, comme si elle voulait orienter la course de toute notre vieille dans l'espace. Puis elle reprend la drôle de voix profonde qu'elle avait eue au moment où elle avait précipité mon masque du haut du Mont Vert.
— En vérité ...
Elle fait sa fière mais sa voix tremble quand même un peu, alors qu'elle trempe ses pieds dans l'eau et elle me prend la main pour se donner du courage. Elle commence à avancer avec moi vers Sérène, qui fait claquer ses marionnettes en bois sans la quitter des yeux et, en serrant ma main fort, elle cite en un souffle une très vieille Écriture que nous connaissons tous deux par coeur.
— ... En vérité, je te le dis, je crois que nous ne sommes plus dans le Kansas.




Dernière modification le 23-06-2010 à 02:11:58

Dernière modification le 23-06-2010 à 02:14:05
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Re-bonjour

Je suis ton Ouvarosa avec un intérêt de plus en plus croissant (si cela est possible , ne t'arrête surtout pas en si bon chemin, je VEUX lire la suite.

J'aime beaucoup cette invention ou ce détournement de mots, un peu comme dans histoire de Lisey de Stephen King, mais en beaucoup plus appuyé.



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C'est surtout un gros délire sans queue ni tête, mais ça délasse
Impubliable tel quel (édition jeunesse : un narrateur adulte passerait mal, édition adulte : la forme au présent et au "je" passerait mal pour le genre) et je ne suis pas sûr d'avoir la constance sur la durée pour en faire autre chose qu'un jeu de forum. Bref,à priori, triplement coulé d'avance, mais bon,tout n'est pas rationnel, tout n'est pas contrôlable. Et c'est justement là que la vie devient intéressante

***

"Je suis aveugle on me plaint
et moi je plains tout le monde
"
(Malicorne)
[lien] vers la chanson

3. Le bavardage de la muette.

Les marionnettes claquent comme les sabots de toute une famille qui fuit l'incendie de sa maison. Bras et jambes de bois s'agitent frénétiquement. Sérène, elle, reste hiératique, mais met résolument à son tour les pieds dans l'eau. Même en étant encore à distance, je reçois le fumet mi-animal mi-végétal qui émane d'elle, on dirait qu'une vague invisible vient de nous mettre une claque.
Ouva me dit tout bas :
— Sainte Dorothy, qu'est-ce que je dois faire ? Et les bonhommes, qu'est-ce qu'ils vont me faire, Ker ?
— Avance, avance tranquillement, Ouva. Ils ne vont rien te faire, ils ne vivent pas.
— Peut-être, mais elle, oui.
Elle désigne Sérène, enveloppée dans sa peau d'ours, avec la gueule ouverte de l'ours qui dépasse au dessus de sa tête. Quelle comédienne ! Elle n'a aucun besoin de tout cet attirail, mais je la comprends, elle doit s'ennuyer, habitante de l'île déserte de Genève, alors on peut bien lui accorder un peu d'excentricité.
"Peur !" ajoute sans mots le visage d'Ouva. C'est avec elle que j'ai appris à déchiffrer les expressions et les nuances d'un visage, et je me débrouille plutôt bien. "Peur ! Elle veut quoi ?".
Ouva se retourne vers la pirogue, visiblement très tentée de sauter à son bord et de rebrousser chemin. Elle lève un peu sa jupe blanche comme si elle voulait s'en faire une voile pour la ramener le plus vite possible vers le large. Peine perdue, le passeur qui semblait tout juste vivant tout à l'heure s'est mis à souquer ferme et s'éloigne à grande vitesse. Par Ouinnedoze Vista Édission Familiale ! Etions-nous donc un si lourd fardeau ?

Je ne sais pas comment elle fait mais les mains de Sérène ne bougent pas, impossible de discerner le mouvement qu'elle imprime à ses créatures, impossible de la voir tirer sur les fils. On dirait plutôt qu'elle leur communique une sorte de tremblement par la pensée.
J'entends l'eau faire des cercles autour des chevilles d'Ouvarosa, qui avance le plus lentement possible vers le quai, faisant se mouvoir ses bras et ses jambes au ralenti. Cela donne une certaine solennité, voire une certaine grâce à la scène et ferait une très belle image. Très belle et très menteuse.

Sérène n'a pas une face mais un visage, un vrai, sans masque, et pas de voisins pour lui faire de réflexions. Mais elle est si vieille et si cabossée naturellement qu'on ne voit guère la différence entre visage et face. Elle prétend qu'elle était déjà née au temps de l'ancienne Terre, ce qui est bien sûr faux, mais elle sait faire illusion.
Je savoure la surprise qui agrandit ses yeux lorsqu'elle se rend compte que je ne porte plus de masque. Cela ne dure qu'une fraction de seconde et elle se reprend vite, mais, je suis content de mon petit effet.
Je ne vois pas sa bouche bouger le moindrement lorsque celle de ses marionnettes qui se trouve à gauche dans notre sens se met à chanter :

Ne me clique pas
Trou peut se plier
qui se plie déjà
Trou plié le chant
des marrons fendus
et le sang merdu


Ouva plonge ses yeux dans les miens comme une pêcheuse à la falaise qui s'apprête à sauter. Je lui souris.
— Réponds-lui. Elle vient de t'accueillir.
— À laquelle je réponds, Ker ?
Comme elle essaye d'être discrète et de ne pas froisser Sérène en la montrant du doigt, elle désigne successivement avec son nez la femme et la créature.
— Regarde qui tu veux. Elle n'est pas à cheval sur le protocole. L'autre non plus.
Ouva soulève une cheville, puis l'autre, bombe le torse et toise presque Sérène, qui doit la dépasser de sinquonte bons centimètres, puis elle s'incline et balaie l'eau en une révérence compliquée, tout droite sortie de l'époque du Bateau de Versaye, que je lui ai fait étudier quand elle avait sit ans. Elle en fait un peu trop, mais je préfère la voir comme ça que recroquevillée par la peur.
— Bonjour ! Bonjour ! Bonjour !
Un bonjour pour Sérène puis deux autres pour chacune des marionnettes. C'est très malin de sa part. Sérène va apprécier. Je vois déjà ses yeux briller d'appréciation, puis les marionnettes se mettent à bouger et à converser entre elles.
— Bonjour, fille à visage ! Quelle denrée rare ! Et bonjour, Ker !
— Elle a même fait tomber le masque du Ker, tu te rends compte ?
— Que Texto me patafiole, elle est prodigieuse ! Et tu as vu ses yeux et sa bouche ? On pourrait la revendre très cher.
— Oui, au moins quontre mille Douleurs, et on pourrait enfin se payer de la peinture de qualité...
— On en aurait bien besoin. Un petit coup de frais nous conviendrait et siérait mieux à notre rang.
— On va la garder un peu quand même.
— Oui, par curiosité. Juste un peu. Et juste par curiosité.

Même toute gouttante qu'elle est, ses vêtements se confondant à sa peau, Ouva a salué comme une vraie jeune fille de l'ancienne Terre, mais elle redevient l'enfant qui jouait dans la cour de la Ruche, quand elle leur demande tout naturellement :
— Vous êtes des filles ou des garçons ? Et comment vous vous appelez ?
Le talent de Sérène est tel que son visage reste parfaitement calme alors que les marionnettes ont l'air de se décomposer de perplexité.
— On sera ce que tu veux et on s'appellera comme tu veux.
— Oui, tout comme tu veux.
C'est un grand honneur que lui fait Sérène en lui accordant cela. Le pouvoir de définir et de nommer est un grand pouvoir. Ouva réfléchit quelques secondes et fouille dans les noms qui dansent dans sa tête comme des poussières dans un rayon de soleil.
— Gauche, tu seras Oz et tu seras un garçon et Droite, tu seras Zau et tu seras une fille.
— Zau est heureuse de te souhaiter la bienvenue et te promets que tu ne sera pas vendue en pièces détachées.
— Oz est bien content que tu sois là et compte déjà son osier.
— Et la vieille n'en pense pas moins, même si elle n'a pas beaucoup de conversation.
Sérène fait mine d'être froissée et se tourne vers Zau avec réprobation, puis salue à son tour et sort quelque chose d'une des nombreuses poches de sa peau d'ours. Un ours avec des poches ! Par la Friboxe ! Il n'y a qu'elle pour avoir des idées pareilles.
— Approche ! dit Zau.
Cette fois, Ouva s'exécute sans avoir peur.
— J'ai sommeil, grogne soudain Oz presque indistinctement. Je vais dormir un peu. Soyez sages en mon absence.
Et Sérène le pose sur le quai sans cérémonie, puis, avec une délicatesse infinie et inattendue, elle entoure de sa main libre le cou d'Ouva d'une sorte de collier fin.
— Ce sont les clés de la ville, explique Zau.
Ouva demande :
— Et vous, vous n'en avez pas besoin, pour... pour ouvrir des portes ?
Oz, sitôt endormi, sitôt ranimé, hausse ses épaules de bois clair et claque gentiment, puis lui répond.
— En vérité, je te le dis, la porte, maintenant, c'est toi.

Au moment où mes pieds quittent l'eau du port, je me rends compte qu'aucun de nous ne porte de masque. Une telle concentration de faces et de visages nus, ça ne s'est sûrement pas vu depuis très longtemps sur cette Terre.
Par contre, à la manière animale dont elle se dandine devant nous, je me dis que Sérène a peut-être passé un peu trop de temps dernièrement dans sa peau d'ours.











Dernière modification le 24-06-2010 à 11:24:48
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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(ça ne s'arrange pas Mais je tiens à préciser que je me drogue pas

***

Ceux qui sèment la mort et font récolter l'or noir
Ceux qui n'aiment que l'or, qui n'aiment ni la vie, ni l'Armor
Ceux qui n'aiment que l'or n'auront ni paix, ni gloire

(Alan Stivell)

[lien] vers la chanson

4. Le jour des portes.

Sérène tourna trois fois autour de l’arbuste. Il commençait à en repousser, il commençait à y avoir autre chose que cette mousse grise verte, que ces landes interminables. Pour le moment, ils n’étaient guère plus gros que son avant-bras et guère plus haut que sa taille.
Elle s’accroupit devant l’arbuste. C’était une coronille et elle ne se lassait pas de ses fleurs jaune citron. La coronille n’aurait pas dû se trouver là, Sérène vivait trop au nord et de toute façon il n’y avait presque plus de soleil, rien que la poussière, même pas sombre, un rideau translucide et opalescent, un presque soleil qui était encore plus frustrant que la nuit. La coronille n’aurait pas dû se trouver là et c’est pour cela qu’elle l’aimait bien, parce qu’elle non plus n’aurait pas dû se trouver là.

Elle avait envie d’être plus petite que l’arbuste, elle en avait une envie folle, dévorante. Elle en avait assez d’être la plus grande chose du monde, la seule qui tenait debout, la seule qui se déplaçait. Dans ses souvenirsn dont elle ne savait plus lesquels étaient réels et lesquels étaient rêvés, sans doute un mélange des deux, les choses étaient variées et nombreuses. Les gens aussi, il y en avait de toutes sortes, des gentils, des méchants et même les méchants lui manquaient aussi. Du bruit, du bruit partout, des oiseaux qui sifflaient, des voitures qui vrombissaient, elle avait connu tout ça. Peut-être qu’elle inventait certaines choses, oui, peut-être qu’elle exagérait certains détails, par exemple, elle était presque sûre que les voitures ne parlaient pas, que Et des arbres, des arbres immenses, avec des larges troncs à enserrer de ses bras et de ses jambes, avec des corolles de hautes feuilles qu’elle n’atteindrait jamais. Elle rêvait de se hausser sur la pointe des pieds sans arriver à atteindre quelque chose, elle n’en pouvait plus de cette nature aplatie qui prenait tout son temps pour se déplier à nouveau.
Parfois, elle entrait dans une maison, elle n’avait jamais besoin de clé, elle brisait une fenêtre avec un caillou ou elle poussait une porte que quelqu’un n’avait pas eu le temps de refermer. Presque toutes les portes étaient ouvertes, Sérène se souvenait vaguement du son de millions de portes ouvertes à la volée, pour respirer, pour voir, pour comprendre, pour faire un geste et reprendre un semblant de contrôle sur l’avancée de la Mort Jaune.

Pendant des jours et des nuits, ce son avait recouvert la terre, venu d’endroits différents, se relayant sur toute la surface de la planète, c’était un son magnifique, comme si les gens s’étaient enfin réconciliés, comme si la Terre pouvait vivre, finalement. Les grincements, le jeu des poignées, le souffle dense du bois déplacé. Sérène n’avait pas trois ans mais elle savait que c’était bon, qu’il y avait comme une vague de bonne volonté qui déferlait sur le monde. Les portes n’avaient pas de langue, pas de religion, pas de territoire à conquérir, elles disaient toutes la même chose pour tout le monde. Les gens avaient vécu leurs derniers jours autour de leurs portes, à les ouvrir, à les refermer, à jouer avec, les portes riaient et les gens aussi, même quand ils avaient compris que le processus était déclenché et qu’il était trop tard pour l’arrêter, que le monde tel qu’ils le connaissaient allaient mourir et eux avec, même quand ils avaient cessé de se bercer d’illusions, conscients que la Mort Jaune ne reviendrait pas sur sa décision, que les arbres, les animaux, les humains allaient se flétrir et devenir cassants comme des feuilles mortes, ils n’avaient pas quitté les portes, ils n’avaient pas faits de pillages, de meurtres ou de viols comme dans les films catastrophes, ils n’avaient pas prononcé de discours historiques comme les présidents d’apocalypse, ils étaient simplement restés à leur porte, ouvrant, fermant, faisant chanter les portes, comme un coeur de bois qui bat, comme pour signifier à Dieu, à Allah, à Gaïa, au Dalaï Lama ou à leur propre conscience, qu’ils avaient compris, que cette fois c’était la bonne, qu’ils ne laisseraient plus jamais de catastrophe, chimique ou autre, se produire, se propager, qu’ils allaient renoncer à l’argent et au pouvoir et que si les atomes, les gaz, les sols et les sèves voulaient bien écouter les portes, ils sauraient que l’homme avait compris la leçon et que désormais il allait faire un très bon collègue, un équipier exemplaire.

Et puis ils étaient tous tombés autour de Sérène, jaunissant et se déssêchant comme des feuilles d’octobre. Ils étaient tous tombés et il n’y avait pas eu de cadavre pourrissant, aucune goutte de sang, aucun viscère répandu, rien que des feuilles d’octobre, devenus uniformément mordorées, sauf les yeux, qui partaient en dernier.

Pendant un moment, il n’était resté que des yeux qui semblaient vivre encore et Sérène était partagée entre l’envie de les rassembler, d’essayer de les conserver dans le frigidaire et celle de les écraser minutieusement. Mais elle ne savait plu trop où étaient Papa et Maman, ils s’étaient effrités et partaient en longues plaques sèches et il y avait une patte de chat qui commençait à se mélanger dans le front de quelqu’un, peut-être bien celui un peu bombé de Papa et elle ne voulait pas aggraver les choses, ni froisser quelqu’un en le confondant avec quelqu’un d’autre, alors elle avait juste regardé et elle avait attendu que la même chose lui arrive à elle, elle avait attendu de jaunir, de se craqueler et de s’effriter et de rejoindre les autres, qui devaient l’attendre et même s’impatienter.
Rien ne s’était passé. Elle était restée telle quelle, ou plutôt, la contamination avait eu d’autres sortes d’effets sur elle. Sous ses mains, les télévisions, les radios et les ordinateurs s’allumaient tout seuls. Des plantes poussaient.
Sérène était grande et forte pour son âge. Elle n’avait plus de point de comparaison depuis longtemps mais elle gardait précieusement ces deux mots qu’on lui avait dit jadis, grande et forte. Elle aurait voulu que des parties d’elle puissent se détacher et se mettre à grandir dans le sol, le plus vite possible, pour avoir quelqu’un à qui parler, quelqu’un avec qui marcher, peut-être même quelqu’un à haïr ou mépriser mais quelqu’un. Elle en avait assez de rentrer dans les maisons et de tourner les boutons des transistors à piles, d’allumer les télévisions. Elle aurait voulu savoir si une autre personne qu’elle aurait provoqué la même réaction.

Sérène était toute petite à l’époque mais ses parents avaient déjà pris soin de bien lui expliquer les choses de la maison, celles qu’il faut éviter, celles avec qui il faut prendre des précautions, les choses amies, les ennemies et les indifférentes, celles qu’il faisait bon voir, toucher, respirer et celles qui lui voulaient du mal. Verre, bois, métal, allongé, rond, froid, chaud, piquant, brûlure, doux, elle connaissait la réalité de chacun de ces mots, non comme des mots mais comme des êtres qui tirent, poussent, frappent à notre porte s’insinuent en nous et finissent par prendre leur place, pendant qu’on grandit, avant même qu’on sache dire leur nom, avant même qu’on sache dire son propre nom.
Elle avait beau être petite quand le monde s’était flétrie, elle avait déjà très bien compris ce que faisait l’électricité, déjà compris qu’il ne suffisait pas de souhaiter que les images apparaissent, que la musique résonne, il ne suffisait pas de désirer et de vouloir, Même Papa et Maman devaient passer par des intermédiaires, par exemple les deux trous en bas du mur dont elle n’arrivait plus à retrouver le nom et la chose en pointes qu’on faisait rentrer dedans.
Tout de suite, elle avait compris qu’elle n’était pas normale, qu’elle n’obéissait pas aux mêmes lois que les autres, que la Mort Jaune lui avait fait, à elle et peut-être à elle seule dans le monde entier, un drôle de cadeau, comme un roi capricieux qui choisit un condamné, le fait venir dans son palais et le fait ministre.
Alors, elle s’était mise à pleurer et elle avait fait pipi et caca sur Papa et Maman et le chat qui se craquelaient sur le sol et se défaisaient en longues paillettes roulées, pour leur redonner de la substance, pour qu’ils se remettent à gonfler grâce à elle et ressemblent à des gens et tant pis si un bout où l’autre était déjà parti dans l’air, s’était déjà envolé dans le ciel pour former cette ceinture de poussière qui cacherait longtemps le soleil, c’étaient quand même Papa et Maman et le Chat et elle voulait qu’ils reviennent, même un peu mélangés.

Lorsqu’elle comprit que rien de tout cela n’arriverait jamais, elle cessa de pleurer et fit quelque chose qui n’avait pas de nom. Quelque chose en elle se retourna comme un gant et, à partir de cette seconde, la vieille Sérène, celle qui regardait par dessus son épaule pour voir si Ouvarosa et Ker la suivaient bien, la vieille Sérène commença d’exister.

Elle se mettait déjà en quête de la plus belle des portes qu’elle pouvait trouver. Elle l’imaginait déjà dans sa tête, une porte en bois clair sur lequel elle dessinait déjà des yeux et des bouches.
Elle avait le temps, un autre cadeau de la Mort Jaune était qu’elle vieillissait très lentement. Elle avait le temps d’acquérir tous les savoirs, toutes les techniques, personne ne lui imposerait de délai, personne ne lui ferait passer des examens.
La Terre lui laissait tout son temps pour trouver la plus belle des portes et apprendre à la tailler pour lui donner une autre forme. La porte deviendrait deux marionnettes et Sérène ne prononcerait plus jamais un mot, elle déciderait de laisser désormais aux portes le soin de parler avec les rares survivants éparpillés sur la surface du monde, presque tous défigurés.

Sérène tourna une dernière fois autour de l’arbuste et sourit à ses fleurs jaunes. Maintenant, elle avait vingt ans et elle avait lu beaucoup de livres et vu beaucoup de films dans les maisons désertes, dans les écoles vides, dans les bibliothèques silencieuses, elle savait les mots qu’on donne aux choses. Elle souleva les deux marionnettes en direction de la poussière, et tint la première conversation entendue dans le secteur depuis longtemps.

Maintenant, elle avait deux cents treize ans et elle regardait Ouvarosa par-dessus son épaule, elle se délectait de la présence de la fille à visage, la porte qu’elle avait cherché toute son existence, celle qui prouvait que la vie avait bel et bien entendu le dernier appel lancé par les humains.

Dernière modification le 25-06-2010 à 02:38:28
Remercie pour la lumière du jour
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Suite, ou plutôt début, puisque ce chapitre se situerait avant le premier, pour expliquer et mieux poser le départ de Ker et Ouva.

***

"il faut marcher longtemps pour en finir de ces langueurs
il faut fermer les yeux partir ailleurs
"
(chanson de Gabriel Yacoub, chantée ici par Joan Baez et Maxime le Forestier)

[lien] vers la chanson.



5 ou 0. La décision du Ker.

Ma concentration. Ma concentration. J’inspire profondément mais peine à la maintenir. Je la désire, je la désire à nouveau et elle me nargue, debout, toute droite, à peine habillée. Tout me nargue. L’humidité de la crypte gouttante, la couleur de la pierre, la densité de l’air, changeant, chargé. On dirait un de ces très rares jours où le soleil est de sortie, où il perce la poussière, la Ceinture des Ancêtres. Le soleil et l’eau m’appellent. Par Trésor-de-Lancome, il faut que je pense à autre chose, et vite !
Mon souffle se fait court et rapide et quelque chose se soulève en bas de moi, quelque chose se tend et appelle à son tour. Je me retiens. Je dois penser à la prière de tout à l’heure, devant les frères et les sœurs. Je dois penser à Ouvarosa, qui doit être en train de jouer dans l’escalier, son masque soigneusement ajusté sur son visage, prenant bien soin de ne pas l’enlever, prenant bien soin de ne pas sourire, car rien ne s’entend plus que le sourire de quelqu’un qui n’a pas de face mais un visage. Le son n’est pas le même, les lèvres jouent librement, les pommettes et le front, tout participe en même temps. J’aime le vacarme du sourire d’Ouva, autant que les cloches de nos vaches. Ouva dirige nos troupeaux rien qu’en souriant. C’est même cela qui a éveillé les premiers soupçons des gens de Famoni. Là où ils peinent à diriger les bêtes, à coups de branches et de chiens, la blonde Ouva n’a qu’à sourire et aimer. Comment pourraient-ils le lui pardonner ?

Je la contemple avec adoration. Je suis tendu à craquer, si ça continue, je vais jouir dans l’air, je vais remplir le ciel avec ma semence, et peut-être, rendre les ancêtres à leurs corps, les humidifier, les gonfler, leur redonner sang et chair. Et tout sera de nouveau à sa place. Le soleil en haut, les gens en bas.
Je l’ai trouvée dans une anfractuosité, pendant que j’allais cueillir des simples dans le Mont Vert. J’ai failli louper son corps ni transparent ni opaque. J’ai compris ce qu’elle était, nous avons trouvé d’autres récipients de sa forme et de sa taille. Cela servait à contenir de l’eau, sans doute pour la boire, car sa contenance est trop faible pour se laver correctement. Quoique, à la réflexion, une d’entre elles suffirait amplement à une famille entière des marchands de Famoni, vu la fréquence à laquelle ils se lavent ?
Mon sexe retombe comme un drapeau précipitamment mis à l’abri du vent. Je viens de juger. Je viens d’enfreindre le sitième commandement. Qui suis-je, moi, Ker de la Ruche aux désirs improbables, pour juger mes semblables ? Oui, ils sont mes semblables, même eux, même ceux qui traquent Ouvarosa, même ceux qui propagent la rumeur. Et plus encore, je suis leur semblable. J’ai choisi de la protéger et de l’élever, plutôt que de la revendre à une foire ou de la donner à l’équarissage. Mais , comme ne manquent pas de me le dire les marionnettes de Sérène lorsque je franchis le Mont Vert pour aller la voir, “ne crois pas que tu es différent, Ker. Tu as fait un choix différent, c’est tout”.

Je n’y tiens plus. Je la saisis et il me semble saisir mon propre sexe. Ses sortes d’anneaux me fascinent, me suggèrent l’intérieur d’ un vase féminin en mouvement. Je la porte près de ma bouche, résiste à l’impulsion d’enlever mon masque de cuir et de la mettre en contact avec mes lèvres cabossées.
Pour me tranquilliser, je pense à une image pieuse du monde ancien, celle que nous avons trouvé intacte, celle de Sainte Carla-de-L’Élisée distribuant du pain aux pauvres tout en chantant à mi-voix, et que nous conservons précieusement sous une cloche de verre.

Nous en avons trouvé d’autres, mais aucune n’avait cette bande de papier autour d’elle. Aucune ne portait le témoignage de l’ancien monde.
Un Ker doit savoir lire. Et je me débrouille un peu dans l’ancienne langue. J’enserre la bouteille et la fais un peu craquer. Le plastique est banni, le plastique est tabou, mais je le fais craquer pour comprendre l’ancien monde, pour communiquer un instant avec lui. Et surtout, je lis, je lis à mi-voix, haletant, brûlant de comprendre.
Aujourd’hui en France, grâce à votre geste de tri, 50% des bouteilles sont recyclées”.
Combien de fois ai-je lu ce texte ? Combien de fois en ai-je pesé, analysé, décortiqué chaque mot ?

“Aujourd’hui”, je sais ce que cela voulait dire, c’est maintenant, en ce moment. Je crois que ce terme caractérisait exactement la course du soleil de l’est à l’ouest, du temps où il était visible. “En France”. La France, c’était ici, enfin plutôt ici, c’était la France. Un immense ensemble de terres non immergées, qui parlait presque la même langue que nous. Sérène m’a montré une carte, elle était vaste, avec une sorte de nez qui partait vers l’ouest. Sérène m’a dit qu’elle venait de là, que le nez existait toujours mais qu’il s’était divisé en sept îles et qu’un jour elle reviendrait sur la septième île, la plus lointaine, pour y mourir.
“Grâce”. Oui, la grâce. Je sais ce que c’est. C’est quand Ouva dit un mot et que ce mot suffit à tout apaiser,c’est quand elle flatte l’encolure d’un cheval et que le cheval penche sa tête vers elle pour l’embrasser, c’est quand elle me parle de cette Dorothy qui la guide et de ce magicien d’Oz dont j’ignore tout, c’est quand le soleil traverse la Ceinture des Ancêtres et apparaît et que nous devenons tous ivres de joie. C’est quand je retrouve un texte de l’ancien monde intact, avec une phrase entière à déchiffrer.
“Votre geste de tri”. Je ne sais pas ce que cela veut dire exactement, c’est la zone mystérieuse du texte, le ventre noir, le mystère devant lequel il faut rester humble. Je sais que, par exemple, quand nous écossons les haricots à la Ruche, nous faisons un tri. Mais je n’arrive pas à comprendre ce qui peut être trié dans cette bouteille qui semble d’une seule pièce. Peut-être qu’il faut en enlever la bande de papier, la détacher soigneusement ? C’est la conclusion provisoire et fragile à laquelle je suis arrivé.
“50 %”. Je ne sais pas lire le signe à côté du chiffre et il m’évoquait vaguement les ovaires d’une femme très penchée, qui, par exemple, accoucherait à flanc de montagne et j’y ai donc vu un symbolisme féminin, mais Sérène m’a dit que l’ensemble veut tout simplement dire “la moitié”. “Par Frodon Saquai !” se sont moquées ses marionnettes “Que tu aimes compliquer les choses, Ker ! “.
“Des bouteilles”, ça, je sais ce dont il s’agit, ce sont simplement les récipients.
Ouva n’aime pas que je m’intéresse à cette bouteille, ni que je la désire, ni que je désire l’ancien monde. J’en ai été très étonné, la première fois, le jour où j’ai trouvé la bouteille. Je suis allé là lui montrer, peinant à conserver ma dignité de Ker en dévalant les marches.
Je l’ai trouvée en train de recueillir des escargots égarés en bas de l’escalier, pour les remettre dans le jardin, l’air grave et concentrée. Elle portait son masque mais, comme elle était seule, elle avait un peu ouvert le haut de sa tunique et retroussé ses manches. Nulle tache sur son cou, nulle crevasse sur sa gorge, nulle poussière incrustée sur sa peau.
J’ai pensé à ma propre face, qui ressemblait aux plis d’un vieux rocher, à un tronc moussu, à une allée de graviers, à tout sauf à un visage comme le sien.

Elle n’a pas aimé du tout la bouteille, ni le texte. Elle a soulevé son masque de cuir pour me parler, au mépris du danger d’être vue de loin par un frère ou une soeur mal intentionnés. Elle a dévoilé son visage et mille soleils ont envahi la cour. À chaque fois qu’elle le faisait, j’avais peur que sa lumière alerte le monde entier, et que le monde entier se mette en chasse pour la tuer.
Elle a resserré et refermé sa tunique blanche sur elle et j’ai vu de la chair de poule se former sur son bras, comme si rencontrer un objet de ce passé qu’elle n’avait pas connu lui était désagréable et contractait, contrariait tout son corps. Puis Ouva m’a montré les plus grandes lettres écrites sur la bouteille, bien au centre.
— Regarde, Ker ! Regarde le message. Cela dit :“Contrex”. “Contre”, c’est ce qui n’est pas d’accord, ce qui refuse”, c’est toi qui me l’a appris.
Ses cheveux d’or ont volé sous une rafale de vent, semblant vouloir remonter les marches de l’escalier. Et elle a poursuivi, en me souriant tendrement pour atténuer le fait qu’elle était en train de me faire la leçon, à moi, le Ker de la Ruche.
— “Et “ex”, c’est le passé. Celui-là, je l’ai appris toute seule. Tu sais, j’ai lu sur une feuille de l’ancien monde un texte qui disait “Rompre une bonne fois pour toutes avec son ex”. Tu comprends, Ker ? “Contre-ex”, “contre le passé”. Le message des anciens est clair. Il ne veulent pas qu’on les écoute trop. Ils veulent qu’on trouve notre propre chemin.
Elle a soupesé les escargots dans sa paume comme si elle tenait l’avenir du monde dans sa main. J’étais coupable du péché de passé et je le savais. Ouva ne me jugeait pas, elle me rappelait simplement et doucement, la voie à suivre.

Oui, Ouva a raison. Elle étouffe, ici, dans la Ruche. Les Ruches ont été créées pour maintenir un semblant d’ordre et de paix, pour affirmer une certaine harmonie. Mais certains êtres sont destinés à en sortir et à polliniser le monde. Et puis il est temps de partir, la rumeur de Famoni commence à s’infiltrer jusqu’ici comme une eau sale, gagnant les plus faibles d’entre nous. Un jour prochain, Ouva sera traquée ici-même, dans le lieu où nous la pensions à l’abri, un jour ils l’acculeront au coin d’un mur et elle sera patiemment découpée vivante en fines lamelles, puis son visage sera broyé et donné aux rapaces.
Aujourd’hui, je ne dirigerai pas la Prière, ni les jours suivants, plus jamais. Je lui prends la main et lui dis :
— Viens, Ouva. Nous allons remettre ensemble les escargots dans le jardin. Puis nous préparerons quelques affaires et nous partirons sans rien dire à personne, nous traverserons le Mont Vert. Une vieille amie à moi sera très heureuse de te voir.
Ouvarosa a ramené ses longs cheveux au-dessus de sa nuque blanche nacrée, puis elle les a fait retomber et a simplement répondu :
— Enfin, Ker. Enfin, tu te décides. En vérité, je te le dis, l’un de vous me délivrera.

Dernière modification le 25-06-2010 à 15:03:19
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Tu fais comme Tolkien, là, écrire le début pour planter le décor d'avant donne une profondeur tout à fait spéciale à ton histoire.
Et j'aime beaucoup le fait que ton personnage s'appelle "maison".
Yacoub, c'est toute ma jeunesse je me souviens de ma période Malicorne effrénée, ici avec la belle voix de Sylvie Berger c'est encore mieux je trouve. Et ton texte est encore plus incarné avec ces musiques.

Tiens, en ce moment je navigue sur des chansons anciennes, pas seulement avec Amos Lee, et il y a la très belle version du Prince d'Orange par Malicorne, si tu veux l'entendre :

//www.youtube.com/watch?v=tpEesx_KyjM

Une autre version de la même, par Stille Volk, que j'aime beaucoup aussi

//www.youtube.com/watch?v=oMQ1FQ66iWU&NR=1


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Woww le a cappella de Malicorne sur le Prince d'Orange, que j'aime ça... J'adore Malicorne, je trouve qu'ils ont une classe folle.
Voilà une belle vidéo avec surtout Marie Yacoub : //www.youtube.com/watch?v=U_Z6jnPODFA&NR=1
J'adore l'intro des Stille Volk, difficile de rester assis en l'entendant

Ce chapitre se situe vers le début, entre le premier chapitre posté dans le fil et "le bavardage de la muette".

***

La prenant par sa main blanche
Ils la montent dans leur carrosse
Et dans le même moment
Tout disparut à l'instant


(Malicorne, [lien] vers la chanson )


2 bis (ou pas). Les convives.


— Ker !
Ouvarosa s’arrête net de chanter. Son visage s’est fait attentif, à l’affut. À Famoni comme à la Ruche, il se dit que ceux qui ont des visages sont comme des animaux, certains prétendent même qu’ils proviennent de croisements entre êtres humains et animaux et que c’est pour cela qu’il faut les éliminer les uns après les autres. Les masques sont la décence, les masques sont l’humanité.
Je crois même que je l’ai un peu pensé moi aussi avant de connaître Ouva. Bien sûr, je suis le Ker, je suis l’ordre, et, Par la Star-Ac-à-midi, je n’ai bien sûr jamais organisé de battues, bien sûr j’ai retenu des haches brandies au bout de bras vengeurs. Bien sûr. Après tout y avait bien des hommes de l’ancien monde qui protégeaient les animaux...

— Ker, écoute !
Ouvarosa s’impatiente. Elle bout dans sa robe blanche, non blanche, verte et trous. neige, herbe et rochers. Si je ne lui montre pas que je l’écoute, elle va continuer la descente sans moi pour aller vers ce qu’elle a entendu.
— Ouva... Comment... comment fait-on pour dire qu’on veut bien écouter, mais sans parler, pour ne pas empêcher ce qui est écouté de se faire entendre ?... Bien sûr je peux me servir de mes mains, mais je voudrais, je voudrais...
Elle me regarde, perplexe, puis, à l’éclair qui passe dans ses yeux, je vois qu’elle vient de comprendre mon désarroi. Je veux me servir de ma face mais je ne sais pas exactement comment. Elle m’explique, de la voix la plus douce qu’elle peut.
— Regarde. Par exemple, tu hausses les sourcils. Comme ça.
Et je hausse les sourcils. Comme ça.
Ouva poursuit :
— Ça veut dire que tu es attentif, Ker. Parfois, ça veut dire aussi que tu es étonné. Il y a même d’autres fois où ça veut dire que tu te moques un peu de ce que vient de dire la personne. Ça dépend.
J'observe les expressions qui passent sur son visage. Je les reproduis tant bien que mal avec ma face tavelée. C’est tout juste si je ne l’entends pas grincer, craquer, se distordre.
Je me sens encore mal à l’aise de ne plus avoir mon masque et, depuis tout à l’heure, j’utilise le plus gros de mon énergie à le chercher malgré moi des yeux, le long de la pente. Si je le trouve, je vais courir vers lui, le presser contre ma face et lui promettre de ne plus jamais l’abandonner.
— Ouiii, Ker ! Par les souliers d’argent ! Je te comprends très bien ! Je comprends très bien ton visage.
— Face.
Ouva secoue la tête.
— Visage. Il faudra qu’on invente un jeu avec ça. On l’appellera face-visage. Maintenant, écoute avec moi.

Des éclats de voix montent du bas de la pente. Des voix humaines mais avec quelque chose d’étranger dans le son. Pas dans la langue, dans le son.
— On devrait faire un détour, Ouva.
— Pourquoi ? Je veux les voir !
Elle se mord les cheveux. Je sais qu’elle brûle d’envie d’aller vers les voix, de connaître, d’apprendre, d’échanger. Mais comment savoir si ces gens qui parlent au loin sont bien intentionnés ? Et d’un autre côté comment lui refuser de les rencontrer ? Nous ne sommes plus dans la Ruche, c’est moi qui l’ai sortie des murs, et maintenant, Ouvarosa a faim du monde entier.

La main plaquée sur mon gun, riche de la dizaine de cartouches confectionnées par le Frère Poudrier, je m’avance prudemment vers le groupe de trois hommes et une jeune fille, accroupis dans l’herbe autour d’une sorte de grande serviette, entourée par les hautes herbes. Ouva marche derrière moi, collée à moi, avec l’interdiction formelle de se découvrir. C’était ma condition pour accéder à sa demande.
Tout en avançant, je murmure :
— Ces gens ne sont pas normaux, Ouva...
— Pourquoi Ker ? souffle sa voix derrière moi.
— Nous sommes assez près pour qu’ils voient ma face, et je ne détecte pas le moindre petit mouvement de recul, le moindre dégoût dans leurs yeux.
— Ah ! Tu vois bien que tu t’en fais toute une montagne !
— Tu ne connais pas les gens, Ouva. Tu ne les connais pas parce que je t’ai protégée d’eux. Reste bien derrière moi.
— Regarde, ils ont des visages. Ils ont des visages !
Si je ne la retenais pas, Ouva bondirait vers eux.

La grande serviette est vide mais les quatre êtres se livrent à un étrange manège. Ils déplacent leurs avant-bras vers leurs bouches, puis y portent des petites serviettes.
Le plus âgé d’entre eux, un vénérable vieillard à barbe blanche et à l’air gai, chaussé de bottes, tourne la tête vers nous.
— Bonjour, venez donc vous joindre à notre pique-nique. Je suis Léon Tolstoï. J’ai été conçu par Steve Jobs II en 2016, en tant qu’U.C.R.P, Unité de Compagnie Récréative Philosophique. Pensez-vous que la foi et la liberté sont deux notions compatibles ? Croyez-vous que la condition de maître requiert l’existence d’un esclave ? Est-ce que s’abstenir de faire le mal équivaut à faire le bien ?
Sans attendre de réponse de notre part, il désigne ses compagnons.
— Je vous présente Myamoto Musashi, Laura Ingalls et Albert Einstein. Ce sont également des U.C.R.P
Puis il se tait et se concentre à nouveau sur la grande serviette posée dans l’herbe.

Ouva n’y tient plus, elle se plante devant Léon Tolstoï.
— Dorothy Gale, vous la connaissez ? C’est une Ucéerrepé, elle aussi ? D.o.r.o.t.h.y G.a.l.e.
— Je recherche dans ma banque de données... Dorothy Gale, personnage inventé par L.Frank.Baum en 1900 pour son roman Le Magicien d’Oz...
—... C’est à dire qu’elle n’existait pas vraiment ?
Léon Tolstoï se gratte la barbe, apparemment il ne trouve pas de réponse satisfaisante, y compris pour lui-même. Seul le trille aigu d’un jaseur boréal répond d’abord à Ouva, et j’essaie de lui faire comprendre du regard que nos interlocuteurs n’existent pas vraiment, eux non plus, et donc peuvent se froisser de sa réflexion. Puis Laura Ingalls prend la parole, depuis l’autre côté de la serviette.
— Exister vraiment ? Que voulez-vous dire exactement ? En tout cas, puisqu’elle est répertoriée dans la banque de données des Ucéerrepé, c’est qu’elle devait fonctionner... connaissez vous par hasard son numéro de série ?
— Non. Et pour être franche, je sais même pas ce que c’est.
Laura Ingalls sourit en tirant sur ses nattes.
— En tout cas, vous êtes bien sympathique et me voilà rassurée. Quand j’ai vu vos cheveux blonds au loin, j’ai cru que vous étiez Nellie Oleson. Toujours en quête d’un mauvais coup à faire, celle là !
— J’ai trouvé ! J’ai trouvé !...
Albert Einstein a l’air exalté et roule des yeux.
— Voilà. La surface de la nappe du pique-nique est proportionnelle au nombre de participants ! Soit s = x X p !
— Bravo ! salue ironiquement Myamoto Musashi. Vous êtes un guerrier des mathématiques ! Et ce doit être très utile lors d’un combat !
Ouva me prend à part.
— Ker, ils ont l’air... pas naturels... Je ne suis même pas sûre que ce sont des gens. Ni même qu'ils savent qu'ils ne sont pas des gens !
— Saint Caquequarante ! je crois que tu as raison...

Sous leurs mouvements parfaits, je devine une lassitude moins qu’humaine, dans leur regard sans expression, je ressens une solitude qui ne se connaît même pas. Leurs mains vont et viennent sur la nappe vide, leurs corps font semblant de manger et de boire depuis deux siècles. Abandonnés par leur maîtres. J’ai d’abord pensé qu’ils étaient comme Sérène, parmi les très rares survivants de la Mort Jaune, mais je pense surtout qu’il ont survécu tout simplement parce qu’ils ne sont pas vivants.
— Nous allons prendre congé, nous devons rejoindre le Passeur, pour nous rendre sur la côte suisse.
— Oui.

Déjà, ils se désintéressent de nous et replient leur nappe. Le jaseur boréal se pose sur la tête d’Albert Einstein et sa huppe est du plus bel effet sur les cheveux en désordre. Mais la créature n’a aucune espèce de réaction. Je suis un peu déçu, si ces êtres ne sont pas humains, il est normal que ma face nue ne les choque pas, donc ça ne prouve rien quant à la réaction des gens.

Ouvarosa aussi a l’air un peu triste.
— Personne ne leur manque et ils ne manquent à personne... que leur vie doit être morne !. En vérité je te le dis, laissons les mornes enterrer leurs mornes.
— Viens, Ouva. Allons trouver le Passeur. Mon amie, notre amie Sérène nous attend, sur l’autre rive...

Dernière modification le 27-06-2010 à 11:30:39

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Dernière modification le 28-06-2010 à 09:33:53
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)
isa

Ouah, on est dans un road movie piéton montagnard, c'est super ! j'aime beaucoup la métaphore des hologrammes.
(Au fait, trille est masculin "Seule la trille aigue d’un jaseur boréal répond d’abord à Ouva")
Bonne journée qui commence juste ici, de ce côté de l'océan.

1 appréciations
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Oh, je sais pas trop dans quoi on est
Dans le prochain chapitre, Ouvarosa s'exprimera elle-même, on y verra peut-être plus clair.
"Un trille", merci, parfois j'oublie ce genre de choses.
Québécoise en ce moment, Isa ?

J'écris un autre roman en parallèle, très différent, contemporain et histoire de vie quotidienne, basé lui aussi sur un texte de l'Auberge (superstition venue de la publication d'ilse, personnage né icii, maintenant je considère que l'Auberge me porte chance et je vais repuiser dedans au moins 3 ou 4 fois prévues ) et donc, je suis sur celui-là ces jours-ci, d'où la petite pause chez Ouva.
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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BON ANNIVERSAIRE

(désolée pour le retard j'ai eu une panne d'ailes :fee: )

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