Que s'ouvrent les yeux fermés !

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Ça fait longtemps...
... Pour se retrouver, une petite nouvelle d'anticipation. Nous sommes une soixantaine d'années en avant.

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Que s'ouvrent les yeux fermés !



— Quel est notre karma, Grand-Père ? C'est cela que je ne comprends pas. Où est notre punition ?...
Anjali, qui, à cause des circonstances graves, se sentait redevenir enfant, tourna sur elle-même, moitié par jeu, moitié pour faire tout le tour du Mur des Saints Hommes. Elle ne pouvait pas en faire réellement le tour complet, car les Sadhus étaient disposés le long de toute la frontière de l’Inde.
Non pour garder le pays, non pour un pèlerinage mais pour demander pardon et tenter d'élever les vibrations de ce monde blessé. Depuis plus de deux générations, cinq cents mille saints hommes priaient, se relayant nuit et jour sur les bordures de l'Inde.

Anjali ne pouvait pas englober la totalité de ce mur, ses yeux ne portaient pas si loin. mais elle pouvait jouer à encercler le monde. Alors que c'est lui qui la contenait.
— Votre sérénité connaît une baisse notable, et votre joie de vivre s'en ressent, ronronna le Doc, collé à sa hanche.
Anjali le tapota deux fois, cela signifait "tais-toi". Docile, le Doc cessa de parler et se contenta de délivrer une petite dose de magnésium au corps de la jeune fille.
Elle ajouta à voix basse.
— Je sais. Mais ce n'est pas pour moi que je m'inquiète.

Un Gliss décrivit une courbe élégante dans le ciel, une arabesque dévotionnelle, audacieuse par sa forme, humble par son sens. Puis, il s'éleva haut dans le ciel. Depuis quelques années, on pouvait de nouveau passer la Limite, à condition de rester à plus de 1000 mètres d'altitude. En dessous, c'était la mort assurée en quelques semaines. De la terre, montaient encore les pestilences du faux soleil. On appelait cette zone l'Oeil Fermé.
Anjali osa demander :
— Grand-Père ? Tu es avec moi ?
Le vieil homme contemplait le ciel et suivait la trajectoire du Gliss. Perdu dans ses pensées, il n'entendait pas sa petite-fille. À chaque fois que Grand-Père levait la tête, il baissait le cœur. Anjali le savait, et elle ne souhaita pas insister. Bien qu'il les racontât volontiers, il gardait dans ses souvenirs un enclos secret qui demeurait à jamais inacessible à la jeune fille.

Cet éclair. Cette lueur si noire, blessure sur le corps de la Terre. L'évènement le plus connu de l'histoire moderne. Le Jour des Fous, qui ne concernait pas que l'Inde mais une bonne partie du monde. Maigre consolation.

Un jour, Grand-Père s'était trouvé dans le ciel, plus loin, dans la direction nord-ouest que prenait le Gliss. Comme tant d'autres jeunes pilotes, il avait reçu des ordres et les avait excécutés, c'était aussi simple que cela.
Grand-Père avait semé la mort, en lâchant une Bombe à Extinction et, cinquante-sept ans plus tard, ce matin même, avant de partir de sa villa de Jaipur, il avait expliqué à Anjali que le temps était venu pour lui de la récolter enfin.
Elle était venue avec lui, en lui forçant la main. De toute façon, Grand-Père ne pouvait guère refuser sa compagnie. Malré ses vingt ans, elle jouissait déjà d'un statut de géothérapeuthe officielle qui lui ouvrait bien des portes et, sans elle, l'administration aurait mis des mois, peut-être des années, à lui délivrer les autorisations nécessaires pour approcher la limite.
Anjali était la clé d'une porte qu'elle ne voulait pas ouvrir et elle n'était venue contre le mur que dans l'espoir de le ramener avec elle à Jaipur.

Grand-Père tourna la tête vers sa petite fille. L'immense rumeur, foisonnante mais parfaitement accordée, des milliers de mantra psalmodiés par les Sadhus, l'apaisait un peu.
— Notre punition, Anjali est la plus terrible qui soit.
— Je ne comprends pas. Notre pays est devenu le centre du monde. Je comprends la punition des européens...

En ville, elle croisait souvent des petits groupes de travailleurs, espagnols, français et italiens pour la plupart, puisque c'étaient trois pays dont au moins une partie avait été épargnée par le Jour des Fous. Du moins physiquement, car ces pauvres gens étaient autant des ombres que des humains. Ils émigraient en Inde, venant souvent dans une simple roulotte, et s'installaient quelques temps pour réaliser des petits travaux mal payés. Ils vivaient dans leurs propres campements sans faire de bruit, sauf lorqu'ils jouaient leurs étranges musiques à la gamme si différente. Personne ne les faisait taire. Les spectacles de flamenco des émigrés espagnols faisaient même fureur dans le pays entier, et la mode était à l'attitude flamenco dans toute la jeunesse hindoue. Anjali elle-même ne se séparait jamais de son éventail andalou.
Peut-être parce que le flamenco venait des gitans, qui eux mêmes, très longtemps auparavant étaient arrivés d'Inde. Ainsi tournait la roue, ainsi spirait le cycle et les hommes allaient et revenaient sur les routes du monde, comme le saumon repasse un jour par sa source.

La punition des européens, c'était d'avoir été mis à terre, sur les genoux, le nez contre le sol. De repartir de la plus basse, de la plus sèche humilité, devenus les Intouchables du monde.
Grand-Père approuva la tête :
— Oui, leur karma est apparent. Évident, limpide. Oui, c'est vrai, nous, nous sommes devenus le centre du monde, la première économie, la première culture. Notre aide humanitaire aux zones encore viables de l'Europe et de l'Amérique prouve aussi que notre cœur ne s'est pas asséché. Mais... il y a ce nom que nous n'osons même pas prononcer.
— Le pays qui a cessé d'exister, chuchota Anjali. Le pays éteint qu'on appelait le Pakistan, il y a encore soixante-sept ans. Le pays effacé. Le pays dont on dit que la terre bouillonne encore et que même les nuages évitent de survoler. Je... pardon Grand-Père.

Grand-Père secoua la tête et sourit franchement.
— Ne t'excuse pas, Anjali. Cela te fait horreur et tu as raison. Toi, tu n'y es pour rien, toi tu travailles pour réparer. Et, toi et tes semblables, vous y arriverez, vous innovez sans cesse et, là où vous passez, la Terre guérit à chaque fois un peu plus... Mais moi... j'étais juste un fou, un des fous du Jour des Fous. Combien de vies sont parties en cendres radioactives à cause de moi ?Je me suis cru Vishnou, dont le seul regard détruit...
— Tu n'étais pas tout seul, Grand-Père, et en face, ils étaient encore plus fous. Ils voulaient davantage que nous tuer, ils auraient voulu que nous ne soyions jamais nés. Et tous les pays du monde étaient saisis de démence ! Tous ! C'est celui qui a inventé la Bombe à Extinction qui est le vrai responsable.
Des dizaines d'Yeux Fermés éparpillés sur la Terre en témoignaient. Les vastes zones radioactives- les plus étendues pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres- demeureraient encore longtemps en l'état.
— Ce n'est pas une bonne excuse, Anjali, ce n'est pas une bonne raison. La vieille Inde aurait dû relire ses textes védiques et prendre en horreur la guerre aérienne, la refuser. Et toi, ma fleur d'oranger, tu n'as toujours pas compris quelle était notre punition...

Le ton de Grand-Père ne contenait aucun reproche. Il était tendre et déterminé. Anjali ressera son sari sur son corps. Elle venait de comprendre que Grand-Père ne changerait plus d'avis. Il allait traverser la Limite, à pied, comme seuls avaient le droit de le faire, les vétérans de la guerre la plus courte et la plus meutrière du monde, au prix de longues formalités que, par son statut, Anjali elle-même avait abrégées.
Grand-Père mourrait en quelques semaines, peut-être pas seul, peut-être y aurait-il un autre fou dans l'Oeil Fermé et qu'il partirait en compagnie.
Alors, comprenant qu'elle avait elle-même donné le dernier tour de Roue d'un très long voyage, elle accepta la décision du vieil homme et ce renoncement faillit la faire s'évanouir de douleur. Elle adorait son Grand-Père. Pour elle, il n'était pas ce jeune pilote aux yeux froids qui semait la mort, il était le vieil homme doux et complice qui lui avait appris tant de choses. Mais tout comme elle ne pouvait nier que le côté nord d'un arbre se couvre de mousse et n'a pas le même aspect que sa face sud, elle ne pouvait pas non plus abstraire Grand-Père de son passé. Ni lui, ni le monde. Elle ne pouvait pas faire que le Jour des Fous n'ait jamais eu lieu.

Un groupes de flamants roses effleura presque la Limite. Un jour, cela viendrait probablement avant qu'Anjali ne quitte son enveloppe charnelle, ils pourraient à nouveau voler sans peur vers le nord-ouest et se poser sur la terre redevenue douce.
Leurs longs corps flamboyaient d'un rose rayonnant, on aurait dit un vol de fuschias. Elle crut, ou voulut croire un instant qu'ils allaient traverser. Mais non. Ils firent demi-tour et filèrent de nouveau vers l'est.
Anjali eut envie de pleurer, elle joignit les mains et salua le soleil avec de très anciens mots, qui
avaient trois mille ou quatre mille années, elle ne savait
plus trop. Peut-être dataient-ils de la création même du monde.

Prâtar Namâmi dîna nâtham aghâpahâram ; 
gâdândhakâra haram uttama loka vandyam ; 
vedatrayâtmaka mudastasurâri nâyam ; 
jnanaika haetam urushaktim udârabhâram.
Chaque matin, j'offre mes salutations au dieu Soleil qui, de ses rayons, dissipe les ténèbres de ce monde ; il détruit nos erreurs et nous rend heureux. Il est vénéré par les habitants du ciel et des autres grands mondes au-delà. Il est la personnification de la connaissance pure. Sa bravoure et sa force sont exceptionnelles. Je Lui présente toutes mes salutations. Puisse-t-il me bénir.

Anjali salua le vrai soleil, qui baignait généreusement son pays et qu'elle chérissait. Puis elle salua le faux soleil, celui qui avait brûlé la terre et les vies. C'est lui qui avait le plus besoin d'attention, le plus besoin d'amour, pour que sa colère diminue pour qu'il désenfle et que les hommes puissent à nouveau vivre là où toute vie avait été détruite. Pour que les Yeux Fermés s'ouvrent à nouveau.

Elle contempla la silhouette de Grand-Père, qui s'éloignait d'un pas serein, se rapprochant de la Limite qu'il atteindrait à la fin de la journée. Il ne lui avait pas dit au revoir et c'était mieux ainsi. Il avait enchanté sa vie pendant vingt ans et voilà ce qu'il fallait retenir.

Le Doc ronronna à nouveau contre sa hanche. "Votre cœur bat trop vite. Il faudrait songer à faire circuler votre énergie avec plus de calme".
— Je sais, balbutia Anjali à travers ses larmes. Cela s'appelle ressentir... Tu ne peux pas comprendre.

Alors, elle comprit ce que Grand-Père avait voulu lui dire. C'était cela le karma de son pays et le sien propre. La punition, elle la vivait en ce moment-même. C'était la compassion. Les immigrés européens, nomades démunis, inspiraient de la compassion, mais elle, Anjali, elle l'éprouvait. Pour eux. Pour la terre meurtrie. Pour le monde entier.
C'était peut-être un fardeau bien plus lourd encore. "Oui... se dit Anjali à elle-même, tout haut. Avoir réussi, être désormais le centre du monde, mais savoir que nous mériterions nous aussi, de n'être que des nomades en roulotte. Et souffrir de cette faveur qui nous est accordée. Telle est la punition de l'Inde et nous ne pouvons pas nous y soustraire. Nous devons endurer le terrible sort d'être épargnés, choyés, rayonnants."

Anjali déploya son éventail andalou et envoya un baiser vers l'est, vers Grand-Père, vers le Pays aux Yeux Fermés. Puis, elle repartit vers son Vimana, chantant tout bas, une mélopée déchirante de ce flamenco espagnol qui troublait tant la jeunesse hindoue. Bien que très différente en apparence, la psalmodie permanente des Sadhous y répondait étrangement bien, comme si les deux musiques se connaissaient de très longue date.
Somme toute, des milliers d'années plus tard, les gitans étaient revenus à la maison, aussi pauvres qu'à leur départ.
"Que s'ouvrent les yeux fermés !" pensa Anjali, avant de décoller, s'envolant avec la ferme intention d'y consacrer toute sa vie.


Dernière modification le 03-10-2011 à 01:47:08

Dernière modification le 19-10-2011 à 22:08:27
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


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Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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