Yessica
Mahatma Bandit



Yessica


Tu régnais sur un petit carré de deux mètres sur deux mètres.
Tu disais toujours que ton royaume te paraissait immense. Tu avais quelque chose à toi, c'était minuscule mais tu y passais tes samedis et tes dimanches.

Ton jardin se trouvait en pleine ville, au milieu d'un parterre de fleurs, au centre d'un carrefour. On entendait les voitures et tous les bruits urbains à fond. Toi, tu t'amenais avec ta chaise pliante, tes plantoirs, ton petit sac de terreau et ton transistor qui tentait d'imposer la cumbia dans le chaos ambiant.
Et personne ne t'a jamais rien dit. Aucun policier n'est jamais venu te mettre la main sur l'épaule pour te dire d'arrêter. Si, une fois, il y en a un qui est venu. Il a posé sa main sur ton épaule, il ne savait pas comment t'aborder, c'était tellement énorme, cette vieille dame qui plantait tranquillement ses fleurs, en pleine ville. Il a cherché comment te parler, t'expliquer que tu étais hors-la-loi, que ça ne se fait pas. Il a cherché ses mots, il a pris une grande inspiration pleine de pots d'échappements et de vacarme, mais aucun son n'est sorti de sa bouche.

Il est là, aujourd'hui, il est juste à côté de moi et il n'arrête pas de hocher la tête devant ton cercueil. Il vient juste de me dire qu'on aurait dû te donner le droit d'être enterrée dans ton petit jardin.

Tu t'appelais Yessica, tu étais arrivée de Colombie, tu ne te souvenais plus de l'année exacte, mais c'était vers 1975. Comme tu ne ratais jamais rien de l'actualité, que tu dévorais les journaux et les radios, en espagnol et en français, tu t'étais présentée à moi en me disant que tu t'appelais "Yes, we can ! ". Et ça te faisait rire à n'en plus finir. C'était l'époque de l'élection d'Obama. Tu avais quatre-vingt deux ans et tu riais de n'importe quoi comme une petite fille.
Je ne t'ai pas connue longtemps, un an et demi, tes derniers dix-huit mois de vie, mais j'ai envie de dire aux gens que je t'ai bien connue. Je crois que c'est un peu vrai.
Il se trouve que je parle un peu espagnol. Au début, j'ai cru que c'était pour ça que je faisais un détour pour aller te voir. Une sorte de cours gratuit. Après tout, c'était crédible, c'était un mensonge solide que je pouvais me faire à moi-même. J'aimais réellement la langue espagnole et la parler, même mal, était un vrai plaisir pour moi. C'est beaucoup plus raffiné de se mentir à soi-même avec une vérité qu'avec un mensonge.
Ensuite, j'ai même prétendu que j'adorais ta chaise pliante pourrie. Je l'ai décrite dans tous ses détails à mes amis, jusqu'à la moindre écharde. J'étais incapable de leur sortir directement que je t'aimais, toi.

Le samedi matin, mon activité, c'était toi. Mes pieds décidaient pour moi. Je te jure qu'il m'est arrivé de me dire consciemment que j'allais faire une course ou que j'allais me promener, et de me retrouver un quart d'heure après devant toi. Toi et ton débardeur bleu cru, qui jurait affreusement sur ta peau mate, toi et tes cheveux lâchés, un peu fous, pas du tout de ton âge. Comme tes yeux.

Ton ami policier vient juste de rigoler silencieusement en hochant la tête pour la centième fois avec un air entendu. Depuis le début de la cérémonie, on dirait un de ces chiens en plastique, qui dodelinent perpétuellement de la truffe à l'arrière d'une voiture.
Je sais ce qu'il veut me dire, Yessica. Que tu as tissé une sorte de réseau d'esprits et de coeurs, avec ton jardin riquiqui, avec tes semailles en pleine Babylone. Je suis bien d'accord et je hoche la tête à l'unisson. Deux petits chiens perdus, la truffe contre une vitre, à regarder un monde trop grand pour eux se déplacer trop vite.

Tu n'étais pas une SDF, comme certains l'ont cru au début. Tu vivais dans un petit F2, qui ressemblait à une jungle. Des plantes aux feuilles immenses partout, des fleurs rouge vif et jaune d'or. Si tu avais planté un crayon, il aurait été capable de pousser. J'y suis venu une fois, une seule, je ne sais pas pourquoi je ne suis pas revenu. Peut-être que j'avais peur de pousser, moi aussi.

Ton peuple était très divers. Il y avait moi, l'égaré, le mec qui ne savait jamais pourquoi ni comment il se retrouvait toujours en face de toi. Il y avait le flic, qui faisait semblant de sortir des papiers officiels terribles, des Léviathan administratifs, des Moby Dick de règlements, avec un air solennel, des fois que ses supérieurs le fassent surveiller. Il y avait Magdalena, la très jeune, trop jeune équatorienne, qui t'apportait des bouteilles d'eau avant de retourner à son travail maudit. Avant de repartir, elle plongeait sa main dans ton sac de terreau, très profondément, comme pour se laver avec la terre.
Il y avait aussi un journaliste qui revenait de plus en plus souvent sur la fin, qui commençait à vouloir faire un article sur toi ou même un livre, mais il n'en a pas eu le temps. Tu es morte quatre jours avant qu'il commence son premier enregistrement.

Une fois, un prêtre est venu, un vrai prêtre à l'ancienne, en soutane. Il t'a bénie solennellement, sans rien ajouter, je crois qu'il ne parlait pas français ni espagnol, je ne sais pas d'où il était. Il avait cette tête paradoxale des blancs qui viennent d'encore plus loin que la majorité des colorés. J'allais dire qu'il était sorti comme un diable de sa boîte pour te bénir, mais je sais que tu n'aimerais pas du tout ce genre de blague. Toi, Yessica, tu ne plaisantes pas avec ces choses là, alors je m'abstiens.
Tu vois, je fais même le signe de croix devant ton cercueil. Tu nous a convertis à toi, tu nous as semés dans la ville et il se pourrait bien, Yessica, que ton grain de folie te survive.

Oui, il se pourrait bien qu'on trouve bientôt plusieurs chaises pliantes et plusieurs jardinets, plantés illégalement au centre des carrefours les plus bruyants de la ville. Qui sait, ça pourrait peut-être faire tache et s'étendre peu à peu au monde entier.





Mis un petit lien sur AJD'H pour inviter mes lecteurs à te (re)découvrir à travers les fleurs du jardin de Yessica.
J'aime beaucoup ce texte, Mahamat - plus que beaucoup.

J'ai envie d'un challenge (ou jeu) où nous écririons sur les jardins - je sais, c'est usé, les jardins, mais regardez ce que Mahamat peut en faire .. !

belle idée!
un jardin ca ne s'use jamais.
Lance le jeu en une de l'auberge et on y inclut le texte de Stéphane...

Tu veux que je lance le jeu ? mais je ne sais pas lancer un jeu, moi !! On fait comment ?


C'est très beau, cette vieille dame et son jardin iconoclaste, c'est de la vie, de l'audace, de la poésie!

Je recopie ici une phase d'un livre de Guy Goffette tiré de "Elle, par bonheur, et toujours nue". Vous allez voir, c'est magnifique.

"Tous les jardins vont à la mer, il suffit de leur lâcher la bride et hop, ni une ni deux, comme les galopins qu'ils n'ont cessé d'être sous leurs airs sages, ils sautent la clôture, les hauts murs du temps, prestes malgré les pommes et les prunes qui leur gonflent les poches. Tous les jardins, tous, vous dis-je, à condition de les laisser faire, d'arrêter de les fixer avec l'air d'une tondeuse à gazon, un rictus de sécateur ou le sourcil froncé de l'architecte planté dans la verdure comme un compas sur une carte de géographie."

Si nous suivions la folie des jardins au lieu de rentrer dans les moules soit-disant sages qui nous sont imposés ? J'aime beaucoup cette phrase de Goffette, Christiane, et tu me donnes l'envie de faire un saut au Québec pour aller acheter le livre !

Yessica existe, nous l'avons tous rencontrée, à différentes époques de sa vie : ma grand mére parlait aux artichauds ; mon fils, lorsqu'il avait trois ans, "embrassait" d'un coup de dent bien planté toutes les tomates qui étaient à sa portée sur les espaliers ; je cultive les herbes comme d'autres les roses. Nous devrions tous posséder un carré de deux mètres sur deux mètres, c'est la moindre des choses.

Malheur à ceux qui ont accaparé la surface de la terre, et qui ont volé les jardins de toutes les Yessica du monde.


Je viens de relire le texte de Mahamat pour la quatrième fois et chaque fois j'y découvre quelque chose de nouveau ! c'est magique.
isa

Posséder? mais on ne possède jamais rien, Lise ...
super ton idée de jeu sur les jardins, il suffit que tu ouvres un fil dans "Ecriture libre" en expliquant ton thème.
Je cherche déjà ce que je pourrais bien y écrire, mais j'ai ma petite idée.

Pour la nouvelle de Steph, je ne sais pas, je ne trouve pas que le thème soit le jardin, complètement, c'est plutôt dans ma lecture la vision particulière qu'a cette femme. Mais il doit y avoir mille lectures possibles.

Quel plaisir de vous lire Mahatma Bandit ! ¢À
Mahatma Bandit

Pour encourager les vocations, à la fois de participants et de concepteurs de jeux d'écriture, je viens d'en proposer un, volontairement tout simple.
Chère Lise, je t'invite à proposer le tien (pas besoin de te casser la nénette, tu donnes juste le thème et ensuite, aux joueurs de jouer :)

Bravo ! super : j'ai répondu et je m'y mets ce matin.
Mahatma Bandit

Génial, quand tu auras posté le jeu des jardins, les participants auront le choix entre plusieurs jeux.

et hop, le troisieme jeu d'ecriture de la journée, Ecrire Jardins

Heureusement que demain, c'est le 20 et que Diptyque sera fermé pour quelques semaines !
Lien pour Ecrire Jardins : [lien]

nulle totalement avec les liens ( entre autres !)

[lien]
Mahatma Bandit

Mais non, pourquoi "nulle" ?? Ton premier lien fonctionne très bien. Raaah mais quelle est la foutue congrégation universelle de mauvais esprits cendreux qui souffle sans cesse à l'oreille des gens qui font quelque chose, ont une idée, un projet qu'ils sont "nuls" ?? Que je l'atomise en un seul clic une bonne fois pour toutes !



ah oui, tiens, c'est ben vrai qu'il fonctionne, :col:

je planche sur les Saisons ! pas si facile que ça a l'air...
isa

oui, moi aussi je planche sur les saisons, et oufffffffff.......
steph, les autres n'ont même pas besoin de nous dire qu'on est nuls, on se le dit soi-même... Très difficile de sortir de cette insécurité, je sais de quoi je parle, je suis spécialiste.

ah ah Isa-ma-belle, j'en ai fini 2 sur 4 youppi ! J'attaque l'hiver

Tout vrai, Isa : moi aussi je suis spécialiste, mais ça se soigne, methode coué : répétez après moi : "ch'suis nul' an riain sof an ortorgraf... "

Mahatma Bandit

Ha oui, mais je parlais plutôt de voix intérieures que d' "autres", je suis bien d'accord avec Isa.
Bonne cueillette aux travailleuses saisonnières :)

bon j'arrive sur les jeux, là, je vais m'y mettre !

On n'attends que toi !!

Christiane, l'un des trois t'inspire ?


Chère Lise, je viens d'écrire pour le jeu des affiches. Les autres vont m'inspirer aussi, je l'espère. Merci de ce petit rappel!
A part cela, j'adore les jardins, surtout anglais. La folie organisée, comme je dis.

j'y cours

1 appréciations
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Juste un petit test avatar+signature+édition message, ne pas faire attention :)
Je deviens membre (jamais trop tard :D)
Je suis membre inscrit, je suis connecté, je suis enfin quelqu'un, j'ai ma place en ce monde ! Gloire !


Dernière modification le 24-04-2010 à 00:31:31

Dernière modification le 24-04-2010 à 00:33:19

Dernière modification le 24-04-2010 à 00:33:27

Dernière modification le 24-04-2010 à 00:35:46
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


*
Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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ah ah on s'amuse, hein, ce matin, je vous y prends, jeune homme ?
je vais aussi me choisir un avatar.
Avec un chapeau de jardin.
En paille
.

Tout ça pour vous dire que j'ai posté ma participation sur le jeu des JARDINS !!!
Lise

Wouaaahhh... Quelle put*** d'émotion dans ce texte ! Je m'attendais à beaucoup de choses en atterrissant ici, mais pas à ça. Bravo !

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