Evolunes - 1. Pas un autre livre

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Évolunes

1. Pas un autre livre

Nous suivons le sentier des chèvres. Ceux d'en-bas ne voient pas des
chèvres mais des êtres terribles, très sonores, réflétant la lumière
d'astres que l'on ne peut pas voir dans le ciel mais seulement sur leur carapace.
Nous descendons le sentier des chèvres mais les chèvres n'ont pas de carapace,
ce sont des petites bêtes câlines à l'esprit vif et nos pas ne sont pas non
plus des grondements de mondes qui se déboîtent les uns des autres.
Ce sont de simples pas d'enfants qui jouent à perdre une partie d'eux-mêmes.
Nous tentons de détromper ceux d'en-bas en les hélant

nous sommes des enfants
qui descendons dans la vallée
nous ne sommes que cela
arrêtez d'écrire
nos chèvres n'ont pas de carapace
arrêtez d'écrire des choses pareilles
vous pouvez sentir leur chaleur
sous votre main
votre main qui monte et descend
en même temps que leur respiration

s'il vous plaît pas un autre livre
ni rien qui raconte autre chose que ce simple amour

Nous les hélons aimablement, avec les harmoniques de nos voix mêlées.
Nous ne chantons pas fort, nous mettons dans notre chant quelque chose qui est encore moins
que nous, une sorte de vulnérabilité accueillante.
Bien qu'ils soient chez eux, ce sont eux ont besoin d'être accueillis.

nous avons beau les caresser, les effleurer à peine,
eux, ils entendent des grondements, des
claquements rythmiques de pieds chaussés de fer, des ordres stridents, des armées
de rapaces lancées sur eux et tout cela
brise
notre
cœur
car nous ne sommes
que des enfants partis visiter notre voisin par un beau jour de mai.

et peu importe si j'arrive un jour trop tard
je suis le jour

Nous désirons seulement faire pousser en-bas une et une seule petite fleur.
La pente est douce et nous la descendons sans espoir jusqu'à la vallée
qui tremble d'ignorance. Et nous continuons de supplier

pas un autre livre

et en réponse la terre tremble de plus belle
la vallée s'affaisse
partout les portes claquent et les verrous
personne ne veut nous recevoir
nos chèvres nous encouragent
mais remontent le plus vite possible là où elles aiment vivre
bien heureuses de rester à leur place
bien heureuses que ce ne soit pas leur tour
arrêtez d'écrire
vous n'avez jamais rien écrit
vous agitez vos doigts et des signes en tombent
vous n'avez pas encore commencé à écrire
vous n'avez jamais raconté l'histoire des enfants
et de leurs chèvres
qui jouent à dévaler le Mont si vite
qu'ils ne peuvent plus se rattraper
et perdent une partie d'eux-mêmes

nous avons chuté un peu brusquement
c'est tout
le Mont n'est pas si haut
et peu importe si j'arrive un jour trop tard
je suis le jour
une simple coupe d'eau me remettra sur pied

Les enfants comme nous jouent à perdre des parties d'eux-mêmes pour que vous
les voyiez gisant au pied de la montagne, vulnérables,
muets, douloureusement adossés contre un pommier.
Je suis l'un d'eux, tenant une pomme tombée dans
mes mains qui se referment sur le fruit et l'étreignent.

et toucher ce fruit fait toute la différence entre vivre et mourir

Il est aussi un signe
que j'appartiens à une lignée qui comme la vôtre connaît la pomme
voyez
je sais exactement comment la tenir

et ma main
monte et descend avec sa respiration

Je sens que cela vous fait peur et je me souviens trop tard que vous ignorez encore que
les pommes respirent.
Pendant un instant
vous songez à m'écraser, cherchant des yeux deux rochers durs
entre lesquels je pourrais disparaître. Il ne se serait rien passé et on sacrifierait
une chèvre à cet endroit chaque année, en se gardant bien
d'expliquer pourquoi aux enfants des enfants de ceux qui me regardent
et me tuent en pensée,
sans haine ni colère
mais pour aller au plus simple

et peu importe si j'arrive un jour trop tôt
je suis le jour

Je trouve la force et la faiblesse de vous dire

nous sommes ceux d'en-bas
pas vous mais nous
voyez comme vous penchez vos visages sur nos corps blessés
vous êtes inquiets pour nos petites vies
n'écrivez pas un autre livre
nous sommes ceux d'en-bas venus p

Mais vous, vous levez haut les bras et faites beaucoup de bruit, vous
parlez de splendeurs et de fracas. Et vous écrivez déjà un autre livre,
vous l'écrivez debout en parlant fort comme si cela allait animer le stylet puis la cire
d'une sorte de stupeur respectueuse.
Vous voyez un enfant blessé qui a besoin d'eau mais vous écrivez déjà un autre livre
qui parle d'insectes d'or, de carapaces rutilantes et de traînées de feu.

Sachez que rien
rien de tout cela n'étanche la soif d'un enfant qui vient de rouler jusqu'à vos pieds en ayant perdu une partie de lui-même.

our faire pousser une et une seule petite fleur

Alors, de découragement, j'ouvre les yeux et vous salue, une fois de plus,
aimablement et sans espoir.

Dernière modification le vendredi 15 Juillet 2016 à 10:52:13
Remercie pour la lumière du jour
pour ta vie et ta force
-Tecumseh, chef Shawnee


*
Avatar : Déesse Epona, bois de chêne, alliage cuivreux, tôle d'argent et pâte de verre, Ier-IIème siècle, Saint Valérien, Bourgogne (actuelle Yonne)

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