Jeu d'écriture : relais-étape

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Voila bientôt les vacances - si pas de vécu, du moins d'odeur et d'appel -

une idée de jeu d'écriture pour passants avides de partage:

Ecrire un fragment de voyage de deux personnages, la destination décrite inspirée d'une photo postée par la contribution précédente.

Je commencerai donc par poster une photo, qui inaugurera le jeu pour le premier que cela inspirera.

Les framents de voyage pourraient concerner les mêmes personnages, mais à des moments, voire des époques tout-à-fait différentes.


Derni?re modification le 23-06-2008 ? 22:34:19

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isa

Ils étaient rentrés tous les trois dans Saint-Jean, sous la chaleur étouffante du soir, à cet instant où les cigales s?épuisent. Daniel s?était assis dans l?herbe, Eugène et Sylvie fumaient tristement dans le jardin, près des cerisiers qui répandaient une odeur verte et amère.
Ils se rendaient compte à quel point ils n?avaient aucune envie de recevoir quelqu?un dans leur maison en cet instant, juste à ce moment-là, juste après l?opération de Daniel, qui avait été si dure à vivre.
Mais ils n?avaient guère le choix, comment refuser cela au chef ? Le concert avait lieu le lendemain, et le matin il y avait répétition générale avec l?orchestre irlandais, qui ne restait que deux jours. Ils travaillaient depuis si longtemps leur Requiem de Campra, et leurs cantates de Buxtehude.
Personne, dans la chorale, ne savait que leur petit garçon était né ainsi, souffrant du c?ur, et qu?il devait être opéré régulièrement. Jusqu?au jour inévitable où il ne serait plus opérable.

La villa riche, luxueuse, où serpentait une piscine de grès bleu, entourait la racine ancienne du bâtiment, et ils avaient aménagé une chambre de bonne dans la tour. L?organiste, Miss Craig, y logerait. C?était une toute petite pièce voûtée aux murs blancs, dont la fenêtre carrée donnait sur les lavandes. Simple et pauvre.

- Comment penses-tu qu?elle va être ? dit Sylvie.
- Vieille.
- Elle va sûrement parler tout le temps, comme les vieux.
- Laide, sûrement très laide.
- Elle va jouer mal.
- Elle va avoir horreur de la fumée.
- Tu crois ? Oh la la !
- Mais oui, les vieilles filles ont horreur de la fumée.
- Et elle va avoir horreur des enfants.
- Et des chats.
- Elle va se coucher avec les poules, à la tombée de la nuit.
- Pffffff?
Ils continuèrent à fumer dans l?obscurité, pensifs et tristes. Daniel s?était recroquevillé entre eux, endormi.

x

Papa et maman sont revenus de Sault tout à l?heure, avec une dame. Je leur ai demandé où était l?organiste, pourquoi elle n?était pas là. Ils m?ont dit « la voilà » en montrant la dame, alors j?ai dit : « Mais je croyais que? »
- Daniel !! a crié ma mère.
Puis nous sommes tous allés dans la vieille chambre voûtée, et j?ai montré à la dame le grand flacon d?étain.
- Vous savez, il est magique.
Elle a dit « ah ? » et elle m?a souri. Puis elle a dit que le flacon ressemblait à celui de Thomas le Train. Il paraît que c?est un vrai train mais qui est en réalité une sorte de petit garçon, qui parle, qui voyage tout le temps, et à qui il arrive des choses très tristes.
- Comme à moi, alors, j?ai dit.
- Daniel?
En attendant, elle a posé ses affaires, et nous sommes allés manger. Papa et maman n?ont même pas allumé de cigarette pendant le repas, c?est plutôt bien. Cette espèce d?idiote de Grande Minette, la norvégienne blanche, a sauté sur les genoux de la dame. C?est pas très malin, puisqu?elle n?aime pas les chats. En tout cas, elle n?a rien dit, n?a même pas caressé Minette, a continué à manger tranquillement, sans parler. On n?entendait que le ronron stupide de la chatte, chaque fois que la dame changeait de position.
Ce qui est bizarre, c?est que papa et maman, eux, parlaient. Ils riaient, faisaient des plaisanteries, et la dame riait aussi. Il a bientôt fallu que j?aille me coucher, mais je les ai entendus très très longtemps dans le jardin. Ils parlaient plus doucement et ils ne riaient plus, j?ai entendu qu?ils parlaient de moi, qu?ils racontaient mes opérations. Puis de la piscine et de sa construction. Car la piscine n?est pas finie. J?ai entendu que la dame se levait pour aller voir, ils sont allés tous les trois près de la piscine, et ils ont continué à parler, très doucement. Et là, je me suis endormi.

x

Le concert s?est magnifiquement passé, l?orchestre a été extraordinaire, ah je suis si ému lorsque cette musique se déroule, mon Dieu, mon Dieu, c?est bien vous qui avez créé les possibilités de tout cela, de tout, de cette musique comme des petits garçons et des affections cardiaques, tout ce qui se déroule sur cette terre, je le sais bien.
Le matin très tôt j?ai amené Ailsa jusqu?à l?église pour qu?elle puisse prendre contact avec l?orgue. C?est un très bel instrument au buffet du XVIIIème siècle, avec des boiseries sculptées vertes et or. Certains jeux sont plus anciens encore, et celui de cornet a une sonorité grandiose. Elle s?est assise à la console, et soudain, comme avec une baguette, s?est transformée totalement : elle est devenue extrêmement sérieuse et concentrée, s?est mise à tirer des jeux vers elle, à poser ses doigts sur les touches, d?abord très timidement, puis avec de plus en plus d?assurance. J?ai essayé de lui parler, mais j?ai vite compris qu?elle n?entendait plus rien ni plus personne. Alors je suis redescendu, pour écouter.
Ce soir, nous sommes de nouveau dans le jardin, près des lavandes. Le soleil a recouvert d?orbes de cuivre tout le carré de la fenêtre, et les cheveux d?Ailsa. Appuyée sur la pierre, elle nous parle lentement de sa voix calme. Tout nous paraît comme en ordre.
Sans nous concerter, Sylvie et moi nous avons sorti nos cigarettes, et en avons allumé une. Ailsa s?est alors penchée sur quelque chose à l?intérieur de la chambre, puis a sorti un briquet, un paquet, une cigarette, et l?a allumée.
Nous avons fumé ensemble dans le soleil du soir, et nos volutes bleues se sont un instant croisées sur la terre, avant de s?élever vers les arbres. Puis Daniel s?est endormi entre nous.








magnifique....

j'aime cetet voix de l'enfant, entre celle des deux parents. j'aime ce dessin de la maison, cette chaleur du soir, la musique qu'on devine et qui rpécède et suit tout personnage, j'aime l'enfant pas malade dans sa vivacité.

j'aime la poésie...
Vivement que moi ou un autre reprenne le flambeau.

Poste vite une photo!!
isa

voilà voilà !

S*

Wow, la barre est très haut, la première nouvelle d'Isa est somptueuse.
Voilà la mienne, sur la photo ci-dessus de Flo.
Je ne sais pas trop comment on met une image sur ce forum, je regarderai ça demain.

**********

--Les bêtes tombées des branches--


- Mais regarde ! Il y a des bêtes qui tombent ! Saloperies !
Séverin leva la tête et examina attentivement le toit de feuilles denses. Il en rajouta même un peu. Il fallait absolument que le petit reste calme. On aurait dit que ce gamin tenait sans cesse le volant d'une mobylette sur une route cahoteuse. C'était un petit nerveux, un citadin qui ne tenait pas en place. Même son parler était tressautant, pointu comme celui des gens du nord, sûrement à cause de la T.S.F. Tous ces présentateurs tellement gominés que leur coupe de cheveux s'entendait à l'antenne, avec leur parler précipiteux, fatiguaient Séverin rien qu'à y penser.
- Mais regarde, merde ! Tu ne les vois pas ? Tu ne les sens pas ?

Séverin baissa la tête vers l'allée de terre. Ici, même la boue devait avoir l'air briquée, vernie, impeccable. Ce n'était pas de la boue, mais de la terre des flancs de l'Olympe. Les officiers supérieurs allemands ne réquisitionnaient jamais des baraques pourries, ils logeaient très volontiers dans les plus beaux bâtiments de cette France que leur propagande dépeignait pourtant comme décadente, à moitié nègre, à moitié franc-maçonne, à moitié juive, à moitié bolchevique.

- Ça en fait un peu trop, des moitiés... ironisa Séverin à voix haute pour lui même.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Alors ? Les bêtes sur les branches ?? demanda le petit, de plus en plus impatient.
Séverin montra les branches et confirma de sa voix placide.
- Il n'y a rien. Rien du tout. Aucune bête. Je viens de regarder pendant au moins une minute d'affilée.
Le petit secoua la tête.
- Il y a des bêtes qui tombent, je te dis ! Elles me tombent sur la tête, dans les cheveux, dans le cou ! Ça me rend nerveux !
Séverin aurait voulu se calmer, son esprit lui ordonnait de garder un ton égal, mais ce fut plus fort que lui.
- Et moi je te dis qu'il n'y a pas de bêtes. Et même ! Ca veut prendre le maquis et ça s'affole parce qu'un puceron lui tombe dessus ! Et si c'était un officier allemand qui te tombait dessus depuis les branches, tu sortirais le Fly-Tox en poussant des petits cris ?
Séverin regretta sa sortie. Il ne le pensait pas vraiment, c'était à cause de la pression, mais il ne comptait pas sur le petit, trop vert pour comprendre.
Maintenant, le petit s'était refermé comme une huître. Ce n'était pas bon pour l'opération. En plus, il était précieux, il connaissait des gens qui connaissaient des gens. Il apportait du matériel.
Le petit serra son paquet contre lui, comme une mère protège son bébé ou comme un pochard fait corps avec son litron de rouge.
- Et si je le gardais pour moi ? Et si je le donnais à un autre réseau ?
Séverin haussa les épaules.
- N'hésite pas petit, surtout fais comme tu as envie. Non seulement le Standartenfürher Grabs pourra continuer à couler des jours heureux, mais en plus, le réseau tombera tôt ou tard, et toi avec. Ils ont une très bonne technique pour te broyer la pointe des couilles avec une petite tenaille, comme on casse un oeuf, sans te les arracher d'un coup.
Le petit pâlit mais réagit crânement.
- Bon, bon ça va, laisse glisser. J'y tiens, à mes meules, il y a l'avenir de la France là-dedans !
Le petit adorait reprendre à son compte le style des petits voyous de Paname. Ici, en plein milieu de la France, ça faisait aussi exotique que Joséphine Baker et son pagne de bananes, mais Séverin sourit largement, juste pour faire plaisir au petit.

Séverin dut faire un grand effort sur lui-même pour ne pas pousser un grand soupir de soulagement quand le petit s'avança dans l'allée et dissimula très correctement la charge sous un petit tas de bois mort et de feuilles. Dans dix minutes, le Standartenfürher ne serait plus qu'un très mauvais souvenir ou plutôt quelques dizaines de morceaux de mauvais souvenir.

- Vous voulez quelque chose ? Vous cherchez quelque chose ?
Le gros caillou asséné à toute force ouvrit le crâne de la femme d'un certain âge qui avait surgi du tournant. Elle était sûrement morte avant d'avoir touché le sol.
- Mais pourquoi vous avez fait ça ?
Séverin et le petit fermèrent les yeux une fraction de seconde, spontanément. Ils se sentirent boueux, empruntés, sertis dans une gangue de gaucherie malodorante.
L'autre voix reprit :
- Elle m'a demandé de rester derrière. Toujours, elle me demandait de rester derrière... Jamais je ne pouvais m'amuser ou même chanter un peu fort.
La toute jeune fille, à peine adolescente, n'avait pas l'air inconsolable de la perte de sa gouvernante.
Elle avait une voix tellement soyeuse, tellement bien éduquée, tellement innocente de la saleté de l'époque, qu'ils avaient du mal à la supporter, un peu comme quand on regarde le soleil en face.
Elle demanda :
- Qu'est-ce que vous faites ici ? Vous venez... voler quelque chose ?
- Non.
Le regard de l'adolescente changea. Elle était peut-être innocente, mais pas stupide, elle devait être en train de comprendre que Séverin et le petit n'étaient pas là pour décrocher des tableaux dans le manoir, ni pour présenter leurs respects au Standartenfürher.

Elle devait avoir environ treize ans, elle avait un grain de beauté un peu au-dessus à gauche de la lèvre supérieure. Elle avait seulement un peu d'accent, sans doute parlait-elle le français, l'allemand, le grec ancien et le latin et sans doute montait-elle à merveille à cheval, entre deux leçons de piano.
- Mais d'où elle sort, celle là ? Elle n'a rien à faire ici !
Séverin pensa au contraire que l'endroit lui allait très bien, cette allée de terre sous le feuillage dense des arbres, le genre de lieu où on s'attendait à entendre quelques notes de musique romantique allemande, pures et graves, sortir de terre.

- Tu parles d'une prise de guerre...
Elle était blonde, assez grande de taille, avec un visage beau et intelligent et un corps qui commençait à peine à se former. Comme toutes les fillettes de très bonne famille, elle avait une chemise blanche, et un ruban dans les cheveux, une longue jupe sur des socquettes blanches. Elle leur lança un regard indigné car elle avait à présent la main de Séverin devant la bouche et ses deux mains à elle avaient été prestement liées derrière son dos, grâce à la présence d'esprit du petit qui avait sorti de la ficelle de sa poche en deux temps trois mouvements. Elle avait été agenouillée de force et la touffeur de juin n'était pour rien dans les gouttes qui perlaient au creux de son cou.
- Tu mouftes et je t'envoie direct au Walhalla des aryens, pigé, frangine ?
La phrase française était un peu idiomatique pour être pleinement comprise de l'adolescente, mais le ton était suffisamment explicite. Séverin hocha la tête. Après tout, le petit se débrouillait bien. De la persuasion, sans violence superflue.

Le petit attendit que la respiration de la prisonnière se calme, et que son corps lui promette sans mots qu'elle n'allait pas crier ni appeler au secours. Il décolla sa main très lentement de ses lèvres, la trace rouge de la bouche de la fillette,qui s'estompait rapidement sur les paumes du petit, dessinait un baiser insolite.
Séverin décida de la vouvoyer. Il ne savait pas trop pourquoi, simplement ça s'imposait.
- Comment vous appelez-vous... Fraulein ?
L'adresse polie de Séverin la rasséréna un peu plus. Son regard effleura quand même le cerveau de la gouvernante qui se répandait doucement hors de son crâne.
- Je m'appelle Ilse. Ilse Grabs. Vous allez me faire du mal ?
Séverin explosa.
- Et merde ! Putain de renseignements de merde ! Ils n'ont même pas été foutus de nous informer que Grabs a une fille et qu'il l'a amenée ici !
- Je ne vous comprend pas. Je n'ai pas compris votre phrase.Vous allez me faire du mal ?
Séverin se sentit maigrir de dix kilos en une seconde. La fille du Standartenfürher. Bordel ! Dans un sens, c'était pire que l'arrivée d'une colonne de SS.
- Vous allez me faire du mal ? Vous allez me faire du mal ? Oui ?
Les lèvres pleines d'Ilse se tendirent imperceptiblement, comme pour boire ou embrasser ou respirer une dernière goulée d'air. Comme pour vivre. Son cou était parcouru de rougeurs et de pâleurs mouvantes qui alternaient, comme des points d'interrogations et d'exclamation qui se disputaient son destin.
Le petit et Séverin secouèrent la tête en même temps.
- Non ! Pas si vous vous taisez, pas si vous vous tenez tranquille D'accord ?
Le petit faillit ajouter "On n'est pas des assassins", puis il regarda vers la charge d'explosif, sous le tas de feuilles et de petits branchages et renonça. Il n'y avait rien à expliquer. Elle se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment et c'était tout.
Séverin demanda doucement.
- Pourquoi il vous a amené ici, Fraulein ? Il ne sait pas que les alliés sont seulement à trois cent kilomètres d'ici ?
- Je suis ici depuis deux ans. Le Fürher a dit qu'il faut des... habitants en France. Pas seulement des soldats. Des familles entières. Pour ... conquérir.

Séverin contempla le cerveau de la gouvernante, oeuf gris à moitié sorti d'un arbre creux, puis les branches au dessus d'eux, puis la charge d'explosif à une dizaine de mètres, puis cette enfant habillée comme pour un concours de piano dont le père allait mourir dans quelques minutes et qui lui parlait de la stratégie du Reich.
- Pour conquérir quoi ? Pour conquérir quoi ??
- Parce que dans des années, la France et l'Europe entière sera allemande ! Le Fürher est sage. Il sait ce qui est bon.
Le petit se frappa le front avec le plat de la main. Il faillit crier après elle et la gifler, puis il se ravisa.
- Ouais on l'a foutrement remarqué, qu'il sait ce qui est bon, ton Adolf, merci.
- "Foutrement" ? Je ne comprend pas.
- Vachement, si tu préfères.
- Pourquoi une vache ?
- Ho merde, t'es dure à la comprenette, toi, je veux dire... beaucoup.
- Ah, en France, une vache veut dire beaucoup ?

Le visage d'Ilse s'illumina pendant une infinitésimale fraction de seconde et elle laissa presque échapper un tout petit rire nerveux.
- Alors vous n'allez pas me faire du mal ? Je ne crierai pas. Je vous promets. S'il vous plaît, je peux me déplacer un petit peu ?... il y a des... des insectes dans les branches. Ils tombent sur les cheveux et partout. Ca me fait peur.
- Ah tu vois ! Je te l'avais dit !
Le petit se permit un petit air de triomphe. Il fit glisser Ilse très gentiment, en faisant attention qu'elle ne s'écorche pas les genoux.
Séverin s'accroupit par réflexe face à elle, pas parce qu'elle était agenouillée, mais parce qu'il prenait instinctivement la position qu'on adopte quand on s'adresse à une très petite enfant.
- Alors, Séverin, tu ponds ? ironisa le petit.
- Ta gueule, petit...
- Alors vous n'allez pas me faire du mal ? Ou si ?

Pendant une minute entière, Séverin était resté accroupi et avait essayé de tourner et retourner des phrases dans sa tête, puis il regarda sa montre et se souvint que dans sept minutes tout devait être fini. Alors, il décida de tout dire directement, tout en en jetant un coup d'oeil appuyé au petit. Il sortit son pistolet de sa poche et la braqua droit vers le coeur d'Ilse, en espérant que son geste était à la fois assez convaincant mais pas trop terrorisant. Si elle criait, ce serait sûrement un carnage pour tout le monde, elle comprise.
- Fraulein, ne bougez pas, ne criez pas. Votre père est un assassin. Il a fait beaucoup de mal dans la région. Nous allons le tuer.

Le petit avait compris au quart de tour. Il avait passé sa main autour du cou d'Ilse, prêt à serrer. Mais elle n'avait pas crié, elle n'avait même pas sursauté. Elle avait juste tellement pâli que Séverin crut qu'elle allait se trouver mal, ce qui l'aurait bien arrangé, vu ce qui était sur le point de se passer.
Elle reprit en écho :
- Vous allez le tuer.
Ce n'était pas une question mais un simple constat, comme si elle venait d'apprendre une nouvelle irrégularité orthographique de la langue française et qu'elle se la répète à haute voix pour bien la mémoriser. Puis, tout aussi sereinement, elle ajouta :
- Il y a beaucoup d'autres allemands. Ils viendront. Vous allez mourir aussi. Ça vous est égal ?
Ses yeux bleus semblèrent prendre feu et leur intensité fit frissonner les deux hommes. Séverin soupira et répondit honnêtement.
- Non, Fraulein. J'ai envie de vivre. Le petit aussi. Je n'ai pas envie que vous mouriez non plus. Mais s'il le faut, nous mourrons tous. C'est la fatalité.
Le petit essaya de jouer le dur avec ce qui lui restait de contenance :
- Fallait pas commencer, ma louloute ! Fallait rester chez vous !
Séverin haussa les épaules.
- Laisse tomber, petit, elle n'y est pour rien. Quand la guerre a commencé, elle devait avoir huit ans. C'est la fatalité, je te dis.
- Si vous saviez...

Séverin et le petit contemplèrent Ilse. À cet instant, agenouillée aux mains attachées derrière le dos, eut l'air d'une maîtresse d'école debout sur une estrade, sur le point de leur apprendre quelque chose patiemment. Quand elle reprit la parole, on aurait presque dit qu'elle chantait une comptine.
- ... Si vous saviez comme il est gentil. Si vous saviez...
- Gentil ?
Le petit avait bondi sur place.
- Oui, il est si gentil, si vous saviez... comme il fait toujours attention à moi, comme il sait me consoler quand je pleure, ou comme il sait me faire rire quand j'ai peur. Il m'a appris à ne jamais faire de mal à un animal. Si vous saviez comme son coeur est bon...
Le visage d'Ilse était devenu si tendre qu'il était impossible de la regarder en face.
Dans l'esprit de Séverin et du petit, les arrestations, les tortures, les viols et les exécutions défilèrent à toute vitesse. Séverin murmura :
- Ne lui dis rien petit, ne lui dis rien... s'il te plaît.
C'était bien la première fois depuis que le petit avait rejoint le réseau que Séverin lui disait "S'il te plaît", surtout avec un tel ton de prière. Le petit en fut impressionné et hocha la tête. Il avait compris, vraiment compris. Ils n'allaient pas raconter la vérité à Ilse. Ils n'allaient pas lui dire tout ce que son père avait provoqué d'un trait de plume au bas d'une feuille. C'était le seul cadeau qu'ils pouvaient lui faire. Et ils avaient envie de le lui faire.
Ils n'ajoutèrent rien et entraînèrent Ilse à l'écart avec eux, ainsi que le corps de la gouvernante, à l'abri des arbres, invisibles depuis le grand portail qui s'ouvrait déjà.

Tout se passa très vite. La voiture de Grabs roula sur la charge au moment prévu. Il n'y eut aucun survivant. Ilse n'avait pas crié, n'avait même pas émis un son. Pourtant, d'où elle était, elle ne pouvait rien ignorer de ce qui s'était passé.
Mais quand Séverin croisa son regard, il ne trouva plus rien. Elle était toujours là, agenouillée, son corps droit, tendu, attentif. Mais son esprit, lui, était parti, ses yeux étaient vides, creux, disparus. Sûrement pour longtemps.
Le petit était secoué. Il cherchait le regard de la fillette qu'il venait de rendre orpheline.
- Ecoute...
Séverin secoua la tête.
- Chut petit... il n'y a rien à dire. Rien. Il faut qu'on y aille, ça va chauffer par ici.
- Attend... juste une minute.

Le petit avait entrepris d'enlever un à un, avec grand soin, avec tendresse, les dizaines de petits insectes que le souffle de l'explosion avait fait tomber des branches et des feuilles.
Ils s'étaient répandus sur les cheveux, sur les joues, sur les épaules et sur le cou d'Ilse, qui se laissait faire parce que les bêtes ne la dérangeaient plus.

25-06-2008







S*

Même si ça semble ne pas en être un, c'est une sorte de voyage, dans un sens, pour eux deux concrètement vers le manoir comme pour elle intérieurement vers l'effondrement de son univers. Et comme pour les grands voyages, aucun d'eux trois ne sera plus jamais pareil après.
S*

Je fais un essai de photo :


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Impressionnant. Tu as si bien planté ce voyage dans le temps, cette évocation des relations, de la dureté, des lieux.

C'est une histoire comme il y en a certainement eu, malheureusement, de nombreuses.

Lorsque j'étais étudiante en Histoire, j'avais du interroger des gens de mon village sur leur vécu de la seconde guerre mondiale. Des gens a priori simples. mais si tu savais le nombre d'histoires étonnantes, le nombre de gens plus ou moins impliqués dans une résistance, parfois peu guerrière ( presse clandestine, aide de parachustiste, les résistants de la dernière heure qui tiraient sur les convois d'Allemands en retrait, ceux qui hébergeaient des cachés...)

Sans compter toute cette violence latente de ne pouvoir choisir de se déplacer, de manger, de travailler, de faire tout geste sans risquer d'être contrôler. La quête de la nourriture, les fêtes entre jeunes qui dansaient grâce aux gramophones, les dénonciations, les clochers fondus, les bombardements...

Elle est magnifique ton histoire et parfaitement écrite, avec cette tonalité si juste.


*
Si tu veux mettre uen photo, il faut introduire un lien url vers une photo en ligne entre les tags images
isa


La dualité ça tue; je veux dire le fait de conserver en soi deux réalités qu'on sait incompatibles, qui ne vont pas ensemble, qui ne vont pas avec nous, bref... quelque chose de l'ordre du mensonge permanent. Je suis sûre que ça tue. Qu'on finit par développer des processus de destruction ou d'auto-destruction.
Je crois qu'une des choses principales et nécessaires est d'éliminer les dualités dans notre vie...
(réaction à chaud, comme ça)


pour la photo, essaie la manip, et si ça ne marche pas envoie la photo à Flo ou à moi...

ben oui, envoie, ou envoie-moi! , je suis impatiente d'en découdre ( et comme je suis plus lente que vous! )

J'espère que d'autres personnes se joindront à nous ( Ile? Rob? un passant éclairé?)
S*


Flo : J'ai eu moi aussi des témoignages directs, même en surabondance. Comme dit Goldman dans sa chanson Né en 17 "Qu'on nous épargne à toi et moi très longtemps/D'avoir à choisir un camp". De toute façon, il y a toujours une victime innocente, qu'elle soit sacrifiée par le "bon" ou le "mauvais" camp. Et le jour où on est au pied du mur, le fait de combattre pour la bonne cause ne doit pas empêcher que ça doit être une putain de journée de merde, comme celle de Séverin et du petit.

Isa : Supprime la dualité et tu supprimes les fondements de la société, puisqu'à grande, moyenne et petite échelle, l'éducation et l'insertion dans la société n'est fondée que sur la superposition d'une certaine grille de comportements et d'interactions.
Soit un état intérieur de guerre civile et d'occupation permanente.
Supprime le mensonge et tu supprimes l'humanité et le système.
- Allô ? Oh bonjour monsieur le drecteur !
(fait chier ce connard, j'étais en train de faire mon Sudoku)
- Bien sûr monsieur le directeur, je me suis occupé de ce dossier en priorité.
(merde, où est-ce que je l'ai foutu ?)
- Vous avez tout à fait raison, il faut optimiser le personnel. Je vous apporte le papier pour signature tout à l'heure.
(encore 50 personnes à la rue pendant que cet enculé va aller jouer au golf. Mais bon, c'est eux ou moi, et si ce n'était pas moi, quelqu'un d'autre le ferait, de toute façon)
- Merci monsieur le directeir, à tout à l'heure.
(Crève).

Oui, c'est vrai, j'ai une amie historienne qui m'a raconté des exécutions arbitraires de collaborateurs, dans des champs par des résistants en fin de guerre.

Il y a aussi un juif, qui a dénoncé des juifs, qui se baladait dans une voiture de la police allemande, et dénonçait ceux-ci dans la rue (retrouvé tous ses PV dans les archives).

Il y avait aussi une personne, qui n'avait rien renié de sa haine anti-juive et qui était encore surveillée étroitement aujourd'hui...

Il y a aussi en Belgique, des enfants et petits enfants de collaborateurs ou de sympathisants à la cause allemande durant la guerre qui sont bien trop fort impliqués en politique à mon goût, surout la politique d'extrême droite, ou ses soeurs puantes populistes et nationalistes....

Alors, oui, la phrase de Goldman, c'est vrai pour la plupart( voir "le silence de la mer" de vercors), et il faut le rappeller comme tu l'as fait magistralement...

Alors oui , une boulangère m'a raconté comment la police locale allemande passait chez elle pour vérifier, suite à des dénonciations, mais spécifiait aussi, gentiment, que certaines de ces dénonciations les dégoûtaient tellement qu'ils les jetaient au bac...

Oui, mais il y a aussi des gens qui adhèrent (qui sont habités) par un mouvement du mal, par une haine, par la destruction de l'autre. Et c'est ceux-là, ou leurs idées, qui continuent à faire fermenter les discours qui se changent de plus en plus en actes ou en lois,décrets, en rejets de l'autre, en défense de l'"harmonisation linguistique" ou de "l'identité nationale", en quotas de reflux des immigrés, en appel à la dénonciation (voir Overijse)...

Avant d'en arriver à cette scène, bien avant la guerre, bien avant nos dérives, il y a au l'acceptation tacite ou la lassitude de se révolter. Face à des tas d'idées puantes, malheureusement....

Et il y a eut des Allemands qui ont résisté à cela, de nombreux allemands...

Bref...

(un très beau livre à lire de Bernard Tirtiaux : "Pitié pour le mal")

***********************

Allez, je voudrais, s'il te plaît, une photo !!!!!!!!!
isa

coucou tous les deux, , un petit mot avant d'aller au boulot, et d'animer une réunion de bilan avec les stagiaires, dans laquelle je vais faire tout ce que je peux pour qu'il n'y ait pas de dualité... (isa déterminée)

steph, dans l'exemple que tu prends, il n'y a pas de dualité : l'employé n'a aucun doute sur le fait qu'il pense son patron un parfait imbécile malfaisant. Il est juste dans une situation formelle et hypocrite dans laquelle il ne peut exprimer son avis, c'est tout, parce que trop de risque sinon. Mais il ne se ment pas.


pour la phrase de Goldman, j'ai un sentiment très très ambigu à son égard. Parfois elle me semble signifier : surtout, hein, ne nous faites pas voir ce qui existe, ne nous obligez pas à prendre position et à agir, surtout pas. Beurk.
Pourtant j'adore Goldman, d'habitude, et je suis sûre qu'il n'a pas voulu dire ça.
Mais bon.
En fait, je pense que comme tu dis, Flo, il y a des humains déterminés à la destruction. Mais ce n'est pas à eux que j'en veux, moi. Car je pense qu'il n'y a rien à faire à ça, que la nature humaine est ainsi. Transformant plein de phénomènes (frustration, manque d'amour, indifférence, abandon) en énergie destructrice et de mort.
Par contre j'en veux à ceux qui les laissent faire. Ceux qui se lavent les mains, ne choisissent pas un camp lorsqu'il faut le faire,laissent faire le sale boulot aux autres, pour mieux ensuite se tourner contre ces derniers.
Y compris j'en veux à moi-même, bien sûr, quand ça m'arrive de le faire, ou de ne rien faire plutôt.
S*

il y a au l'acceptation tacite ou la lassitude de se révolter


Hélas, tout est dit. Et c'est encore pire maintenant, dans un sens, car la guerre est permanente, interne, et se fait chaque contre les peuples et même tout simplement contre le vivant. Ceux qui veulent asservir et séparer sous les toutes les formes ont appris à packagér leur poison comme portant des valeurs positives et cela se décline sur tous les fronts, politique, économique, social, environnemental, juridique,miltaire, scientifique, spirituel, culturel.
.
Nous avons imaginé longtemps que ça n'affecterait pas notre propre vie, mais se contenterait de pousser dans le fossé des gens qui de toute façon ne tenaient qu'à un fil. C'est bien pourtant pour nous, personnellement, que l'abbattoir est déjà prêt, ses lames lustrées, ses rigoles d'évacuation de notre sang en phase de test avancé.
Reste à compter sur la stupidité de l'adversaire qui, s'il est très habile, souffre aussi de plusieurs failles et faiblesses majeures.

Bon, je vais retenter pour la photo :)

Isa : Non, Goldman ne voulait absolument pas dire qu'il fallait tout relativiser et laisser faire. Il voulait probablement plutôt dire qu'examiner le point de vue de l'autre et connaître ses motivations et ce qui l'a conduit à devenir comme il est, peut nous apprendre bien des choses. Ça n'empêche aucunement de prendre clairement position. Passons une journée avec Ilse et son père, et ce sera une des journées les plus troublantes et déstabilisantes de notre vie. Car nous saurons que ces gens sont tout aussi capables d'amour et de partage que les meilleurs d'entre nous, seulement le père est peut-être "né en 17 à Leidenstat". Et il ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, que condamner une partie de l'humanité pour qu'une autre partie soit heureuse, revient à tuer, à déraciner l'idée même de bonheur, y compris pour les siens. Et encore une fois, ça n'empêche pas de prendre position, voire de combattre.

Oh si, dans mon exemple, il se ment, car il se retire à lui-même le pouvoir de changer les choses.
S*

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pas possible ( cette image sans doute trop grosse) de la poster ( tu n'es donc pas un sous-humain mais une victime d'une sous-application)

Bref, on suivra le lien.

C'est d'ailleurs pas plus mal si elle n'est pas de toi ( droit d'auteur)
S*

Mewci bwana, et les nouvelles couleuws sont twès jolies, oh oui !

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j'ai du lâcher la configuration du design "standard" parce qu'avec l'introduction réussie de la photo trop large, tout le texte à droite passait dans une zone invisible, y compris la possibilité de supprimer un message (donc la photo....) :col:

d'où config perso... mais je rendrai cela plus décoré plus tard.

Derni?re modification le 25-06-2008 ? 15:47:22
isa

joulies, les couleurs...

steph: oui, je comprends ce que tu veux dire, et en fait le patron fait supporter la dualité à son employé dans ce cas, au lieu de la supporter lui-même... enfin, croit le faire, parce que l'esprit humain ne fonctionne pas si simplement.
Je pensais, moi, à une dualité plus profonde du style, Ilse par exemple, qui plus tard serait au courant de ce qu'a fait son père, qui aurait en elle deux images contraires, et qui en éviterait à tout prix la confrontation. Ou ce genre d'exemple.
Pour moi, c'est l'ennemi n°1.
isa

pour Goldman, aussi, je reconnais volontiers que, même si la phrase m'a toujours mise très très mal à l'aise, je sais très bien que ce chanteur est quelqu'un qui a toujours beaucoup agi, beaucoup pris position, difficile de faire plus que Goldman en son temps.
isa

"Soit un état intérieur de guerre civile et d'occupation permanente. "
tu disais ça plus haut...
Je crois que si j'avais à résumer ce que j'ai à faire dans ce qui reste de ma vie c'est exactement ça : parvenir à ce que mon état intérieur ne soit pas ainsi.

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C'est très long.... J'espère que vous aurez le courage...

*

Cap des Orbes



Irena, allongée dans cette position, ressemblait à un haricot. Elle pouvait sentir son corps tout serré dans sa petite robe rouge, qu?elle était encore parvenue, comme par miracle, à enfiler. Elle s?était déposée au centre exact de la blancheur lunaire, à même la dalle tiède. La nuit venait de la mer, montant des vagues, par à-coups.

A ses pieds, ses sandales baillaient, laissant deviner de vilaines marques rouges laissées par les ronces et les cailloux. La journée, elle n?avait cessé de pousser toujours plus avant vers la mer. Pas vers la côte basse et ses plages offertes. Non : elle avait filé vers la côte abrupte, ses plateaux rocheux surplombant le large de plus de cent mètres.

« Il y a un temps pour l?amour, il y a un temps pour la mort », ce genre de phrase, père la proférait comme un proverbe au petit déjeuner, particulièrement lorsqu?une tempête se levait ou qu?un drame survenait. Comme deux versants d?une même réalité. Le temps ? l?île. L?amour ? les plages aux cuisses sables ouvertes aux alizés. La mort ? le Cap des Orbes, égrené par l?érosion, perdant un à un ses phares dans l?immensité des flots.

Irena avait tant exploré ce temps du ventre plein de plaisir et d?homme. Elle l?avait cherché, l?avait trouvé, s?était perdue, avait été abandonnée. Maintenant, elle avait le ventre plein, mais plus d?homme, plus de plaisir, ce goût d?écume entre les dents qui persistait et des nausées aux marées basses quand fumaient dans le port les odeurs de varech en décomposition.

Elle s?appliqua à donner à son dos une courbe harmonieuse, la réplique d?une onde inscrite dans le sol par des alignements de cailloux millénaires. L?ourlet ondulant de sa robe remonta, bien au-dessus des genoux. Son visage ovale adopta une expression de poupée qu?elle imaginait avoir eu enfant, avant d?être femme, avant d?être belle, avant d?être la Désirante. Elle se rasséréna ainsi, tandis que l?obscurité abolissait ciel, terre et eaux.

*

Adonis déposa son casque, jaune chantier, sous ses fesses. Il avait entrouvert son bleu jusqu?à la taille, si bien que lorsqu?il s?assit, une bouffée remontante embarqua son odeur de peau moite et de musc suant. Il passa machinalement sa main sous son aisselle, puis se frotta le menton avant de verser sa nuque en arrière, lentement, au grand ciel bu.

Les journées étaient ardues, à travailler sous le soleil, à balloter des pierres, des caillasses à droite, puis précipitamment à gauche, cent mètres plus loin. A moins que l?on décide de ne plus toucher à rien parce que l?ingénieur en chef qui conseillait l?archéologue avait pris conscience de la fragilité de l?enchevêtrement de roches sous lesquelles de nouveaux vestiges étaient apparus.

Le site appartenait au comte d?Escaille. L?île était minuscule, gardant un souvenir de village portuaire, abrupte, mêlant plateaux rocheux et forêts de cèdres. Quelques propriétaires s?en partageaient la jouissance. Le manoir des d?Escaille était l?un d?eux. Figure hautaine, classique architecture française, dominant terre et mer du point culminant, si ce n?était cette curiosité de la nature, ce plateau circulaire en contre-haut de la demeure.

Adonis y travaillait comme man?uvre, rudement. Derrière lui venaient les emplumés ? comme il les appelait - munis de pinceaux, de grattoirs, de chiffons et de blocs à croquis. Ils exhumaient les pierres, fouillaient le moindre centimètre de poussière et s?encourageaient à longueur de journée par des ha et des oh. Et plus l?objet était infime, plus il était réduit en mille éclats, plus leur joie se manifestait publiquement : « Nous avons quelque-chose, là, nous avons quelque-chose ».

Ce qu?Adonis voyait, lui, nul besoin de microscope pour en saisir la splendeur. Le site s?incurvait en son centre, coupelle à recueillir le côté mâle de l?univers. Un centre rond, et tout autour des chapelets de cercles, formés de cailloux noirs, s?évasant de plus en plus à chaque ligne jusqu?à atteindre 5 mètres de diamètre. Il ne pouvait se lasser de l?effet hypnotisant. Insensiblement, les pas se dirigeaient vers le ventre du site, quittant les bords recourbés pour atteindre l?endroit où plus aucun déséquilibre n?incitait au mouvement.

Il avait expérimenté plusieurs manières de s?y diriger. La ligne droite provoquait le vertige de la précipitation. Le cerveau troublé par les perspectives produites par le rapetissement des anneaux croyait voir le corps chuter. La manière courbe mettait le marcheur en déroute, son arrivée le voyait dépourvu plus que comblé.

Adonis avait quartier libre aux heures brûlantes. Il avait pris l?habitude de chercher la meilleure des approches, conscient à chaque fois d?emprunter peut-être le chemin d?anciens hommes, de fouler les traces indélébiles d?un rituel antique.

Le soir, il se reposait dans une casemate de bois. Dans la houle d?un hamac, à lire les courriers rares que lui apportait la navette. Parfois, aussi, il rouvrait un livre, un de ceux de son passé. Des fleurs séchées en tombaient, avec un frisson d?odeur mauve et des transparences dorées. Un marque-page enluminé, une photo miniature. Son doigt caressait chaque note crayonnée dans les marges. Puis le c?ur dévissé, il mordait sa lèvre, enfonçait son visage dans l?étoffe et dormait ? cailloux parmi les roches ? déserteur de rêves et de réconfort.

*

C?est un frisson qui éveilla Irena. Quelque chose l?avait enveloppée et sa matière était de glace. Sans même s?émouvoir, elle ouvrit l??il qui pointait vers le ciel, et vit lourde, basse, une lune la couver de sa rotondité accomplie.

Elle cru qu?il était temps. Se lever, marcher droit, du creuset vers le haut de la courbe, rejoindre l?emplacement de l?ancien phare maintenant écroulé aux racines des falaises. Avancer du pas qui suit le dernier pas. La nuit et la mer doivent être douces aux corps perdus. Elle n?aurait plus mal, ni soucis, ni ventre tendu.

Mais elle lui parlait. Et Irena se dit qu?elle pouvait bien demeurer sur le flanc à écouter, que rien ne pressait. L?enfant ne naîtrait pas cette nuit. Mais la lune la couvrait et elle avait tant besoin d?embrassade, de bercement, de consolation, qu?une lune, finalement, lui sembla être une réponse correcte au douloureux exil des étreintes d?homme.

*

Il y a deux choses qu?Adonis aimait dans son sommeil. Jamais il ne rêvait, jamais il n?avait d?insomnie.

Or le danger venait de ces moments où l?esprit vague inconsciemment ou consciemment. Adonis avait fait beaucoup de choix dans sa vie, beaucoup de sacrifices. Vivre sans regret devait être la conséquence de la liberté qui en découlait.

Il savait que nul n?irait imaginer qu?il avait choisi ce lieu pour y travailler, y vivre ? ou selon sa propre philosophie ? pour en être façonné, pour rendre cette île vivante. Mais c?était pourtant le cas.

Il se doutait qu?un homme ou une femme de culture ou d?attention aurait déduit de son cheminement et de son sommeil de souche le besoin de fuir ou du moins d?éviter des souvenirs anciens. Mais la conversation avec ce genre de personne, comme l?éclosion d?une consolation ne lui manquaient pas. Il cultivait l?oubli, partant de la périphérie des souvenirs en s?approchant jusqu?à l?extrême orée de leur c?ur. Ainsi enveloppés de voiles et de voiles de pudeur, de brume, de filtre, les souvenirs ne venaient plus à l?importuner et Adonis se révélait être prêt pour l?acte de recevoir.

A chaque étape, à chaque relais, il se trouvait une nouvelle mission. Elle était personnelle, intime parfois, mais elle était toujours en rapport avec les lieux. Il en décelait peu à peu le sens profond, découvrait leur destin, participait quelque fois à leur révélation. Mais ces épiphanies demeuraient en lui, comme seul véhicule, il n?en transmettait rien, ni par oral, ni par écrit, pour continuer sa route, toujours disponible, toujours réceptacle. Sa consolation venait d?un rapport mystérieux qu?il entretenait avec le Ciel, celui de l?intérieur, qu?il savait habité. Il acceptait d?être un instrument au service de la contemplation des ?uvres divines. Cette mission lui servait d?accomplissement.

Derrière le voile qui barrait la porte de sa casemate, une lumière grise perçait avec obstination. Elle finit par l?éveiller, ce qui provoqua chez lui plus de surprise que d?angoisse. Et pourtant elles étaient nombreuses, les choses bouillonnantes de son passé qui pouvaient s?abattre maintenant sur lui, maintenant qu?il était dépourvu de ses barrières dissoutes dans la nuit meuble et agile.

*





Un homme avait surgit sur le haut du plateau. A l?endroit où Irena s?apprêtait à se diriger, tout espoir bu.

D?où elle était, dans sa position, elle ne distinguait que sa stature imposante. Il avait le cheveu sombre, une chemise de lin, un pantalon de toile ondulait dans l?air. Ses pieds étaient posés au milieu juste d?un cercle de la dernière rangée.

Irena sentit ses joues cuire, sous l?effet d?une gifle de tous les diables, un éclair de sang, son nez pissait. Pute, immondice, viens pas te plaindre, chaudasse. Ses yeux ne voyaient que des ondes, des zébrures filamenteuses. Le sang a un goût de vieux fer, la tiédeur éc?urante en plus. Elle le lécha. La ruelle était déserte sinon l?homme qui lui crachait dessus. Elle vit ce qu?elle n?avait pas vu ce soir-là, elle vit le sourire d?un homme savourant son plaisir. Elle vit qu?il jouissait d?elle souillée, ventre rond à terre, la face gluante et rouge. Elle vit qu?il se déchargeait dans un râle à l?angle de la porte.

*


Une femme occupait le ventre du site. Adonis l?aperçut, mais se retint d?un geste, d?une parole. Elle ponctuait le cercle central par son corps, virgule chair et pourpre.

Il plaça ses pieds dans le premier des cercles à sa portée. Alors, il vit.

La lune pleine révélait un passage, par une subtile composition de cristaux dans les pierres, certaines reluisaient d?une luminescence particulière. Apparu progressivement un chemin allant de son cercle jusqu?au creux de la cuvette.

Son corps se tendit de pierre à ciel, le menton perpendiculaire à l?axe de sa colonne vertébrale. Il fut traversé d?un soubresaut de fureur, d?une bouffée pillarde et d?un accès de plaisir mâtinée de douleur. Il aima cela une seule seconde.

*

Alors, sa peau absorba sang et salive. L?homme s?était rapproché d?un cercle sur sa gauche. Irena perçut son regard où étincelaient tous les âges rassemblés.

Elle ouvrit son bras dans un arc qui plaqua ses épaules sur le sol. Sa tête heurta la planche de la porte, dans un toc mou. Fille batarde, mère de batard, voila ce que tu es fille de rue, mais plus ma fille, plus ma fille. Son père éructait de dégoût, les pupilles dardant son bas ventre. Sa mère n?avait pas levé les yeux, les mains était plantées dans l?eau de vaisselle, tremblantes, la silhouette creusée juste dessous sa poitrine, par manque d?air ou par négation de ses entrailles. File ma fille, file, trouve-nous le père, file.

*

Voici qu?elle était un assemblage de ronds, visage, seins, ventre. Un caillou avait du être jeté au centre, pour qu?elle s?éclabousse ainsi en ondes de chair.

Tout les membres d?Adonis devinrent pierre, durs, acérés, tandis qu?un tremblement d?entrailles le secouait. Un chagrin pire que de mourir, un chagrin d?homme sans enfant, d?arbre aux fruits séchés.

Il fit le pas suivant encore, plus que deux, plus que deux.

*

Où qu?il soit à présent, elle ne distinguait plus l?homme qui avait progressé à l?arrière de sa nuque.

Elle crut le moment de la délivrance proche. La peau, les muscles de son ventre étaient tendu en pointe, plus dure que la dalle où reposaient ses reins. Mais elle n?avait pas mal, au contraire. Elle revécu l?éclair, la fulgurance relier son périnée au point aigu d?entre ses deux sourcils. Passant par son plexus, elle connut, loin de tout sang mensuel, qu?elle était porteuse d?une vie nouvelle.

*

Elle ne pouvait le voir, sans doute d?ailleurs n?était-il plus visible.

Adonis ne possédait plus qu?un contenant corporel, le reste était une galaxie de la taille d?un chat d?aiguille. Feu d?artifice posé sur un vallon humide et souple. Il nidifia et crût, flotta, suça, dériva dans une absence totale de repères et de peur.

*

Irena souleva un coude, sa tête endolorie, s?assit enfin. Sa robe voilait seulement son giron, sa poitrine débordait des dentelles bandées. Levant les yeux, elle le vit, sur sa droite, dans le minuscule cercle à côté, il était accroupi.

Son regard avait une histoire, mais il ne l?offrait pas. Il y brûlait une tendresse dirigée uniquement vers elle.

Elle se sentit belle, sa chair fraîche. Il regarda ses joues, ses lèvres gonflées de joie, son front cerclé de boucles, ses épaules rondes, ses seins bulbeux, son ventre où roulait l?enfant, ses genoux comme des galets de rivière.

Ca lui réveilla l?envie d?être plaisante, sans être désirée. L?appel d?être aimée sans être déchirée.

Il ne restait plus à Adonis que de briser la dernière bulle, de pénétrer au ventre du Monde. Il sut qu?il l?aimait comme fille, femme, amante et mère. Il n?y avait qu?un geste pour accueillir cela.

Irena allongea l?épaule. Adonis l?engloba dans ses bras, la rejoignant, il posa son front là où le cou s?incurve vers la clavicule. Il l?étreignit lentement, fortement, longuement. Elle fit exactement de même, avec la même dose de poids dans les bas, la tête et le buste.

Adonis et Irena finirent par s?endormirent ainsi. Il rêva de mille lieux, de mille visages, d?amours et d?ennemis intenses. Elle songea l?autre histoire, celle du versant descendant, celle des mers vastes où les îles ne sont jamais que miettes dérivant sur les eaux.

Un cortège d?hommes et de femmes surgirent comme des ombres, les visages peints de pastilles et de disques de couleurs. Ils tendirent les mains, ainsi qu'ils le faisaient longtemps avant, quand ils venaient ici pour réconcilier les âmes d?avec les corps malades. Et formèrent un cercle. Leur joie vibrait encore sur la dalle chauffée par le soleil de l?aube.







Dernière modification le 27-06-2008 à 14:44:03

Derni?re modification le 27-06-2008 ? 14:47:03
isa

Bouleversant, Flo, et comme un océan en colère !
bon, va falloir du temps pour se remettre... je reviens
Merci, en tout cas
isa

c'est l'approche de la nouvelle lune qui vous fait ça?
S*

Wowwww.
Bon, y a des moments où les mots enlévent plus qu'ils n'ajoutent.
Dire que c'est "superbe", j'aurais l'impression de lancer un tout petit caillou dans un vaste océan ^^
Alors juste "waoww".

Merci à vous deux...

Bon, y a des moments où les mots enlévent plus qu'ils n'ajoutent. (Quand dis-moi? Autant profiter de vos lumières pour améliorer...)

S*

Bon, y a des moments où les mots enlévent plus qu'ils n'ajoutent


Je voulais dire que pour le moment, je restais sans mots parce que c'est très "vaste" comme texte (pas dans le sens "lointain indéfini" mais dans le sens que wow, ça t'élargit bien le dedans de l'intérieur quand tu le lis).

Avez-vous des idées ou invitation à envoyer pour un suivant qui s'y frotterait?

J'ai posté ma photo... :c9:
isa

euh, j'ai peut-être mal compris, mais il m'avait semblé que le dernier texte de steph était sur cette photo?
et dans ce cas, ce serait à lui d'en poster une...


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