L\'autre histoire

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L?autre histoire.

(pièce sans acte car il ne s?y passe pas grand-chose?)

Effectif :

. Vera.
. Le récitant, un homme de passage.
. Les personnages d?une autre histoire.
(Simple ! Le texte est écrit en marge d?une histoire. Sûrement passionnante. Mais dont on ne parlera plus. Qu?elle se déroule lors du vernissage d?une exposition au musée sur une réinterprétation du thème des statues de l?île de Pâques, où se faufileraient artistes peintres, sculpteurs, musiciens, journalistes, galeristes, curieux (sans oublier le traiteur), n?a finalement aucune importance !!! A savoir que : l?histoire devient décor, le décor devient l?histoire).

1.

Vera est une femme qui a la parité légère.
(enfant souffrait-elle d'un discret strabisme, mais elle suivit sa rééducation avec zèle et assiduité. Point n'y paraît plus).

Sans âge, à force d'être.
Point n'y paraîtrait, non plus.

La connaissant un peu, je parlerais de ses redoutables intuitions, et d'une incroyable distraction (si, si ... elle a même oublié son nom, pas plus tard qu'hier !)
Souvent la désigne-t-on concergieusement par "la dame qui fait gardienne au Musée". Ce n'est pas très élégant.

Je me souviens très bien de sa plus belle histoire d'amour :
- C'était avec moi. Mais elle, elle l'a sûrement oubliée, déjà.

... au Musée, nous regardions deux tableaux voisins; un gardien soupçonneux s'est approché de nous. Elle était sans-papiers, j'étais, comme d'habitude, passé sans payer. Elle s'est faite petite, toute petite.
Elle lisait doucement sur la plaque le titre de l?oeuvre, presqu'un murmure, avec son accent letton "La Morrrt deu Sarrrdanapall'e", et encore plus bas : "J'ai peurrr, aidez-moi ...".
Je lui ai expliqué Delacroix, les rouges, les verts, avec une emphase d'historien, et en néerlandais, pour brouiller les pistes du fronceur de sourcils encasquetté, et tout en la prenant par la taille, je l'ai emmenée chez moi, deux salles plus loin.
Chez moi, c'est un tableau de Ruysdael. Isaac, bien sûr. C'est très discret, plein d'ombres, d?arbres en feuilles et on ne me voit qu'en prêtant une attention très rapprochée. Aussi quand je sors du tableau me mêler aux visiteurs, personne ne fait attention.
J'ai invité Vera sous les frondaisons jusqu'au lendemain. Il faisait un peu frais mais .... et puis Vera était si ....

Bien sûr c'est difficile de faire la part du juste et du faux dans ce récit peu vraisemblable, cependant quelques jours plus tard, Vera a réussi à se faire embaucher, juste retour des choses, comme gardienne du musée.
Je suis sûr qu'elle cherche toujours la "porte".
Mais elle a oublié le chemin...

Pour me consoler, j'attends, la tête dans les coussins, devant la Mort de Sardanapale.
Vera, c'est une autre histoire .....
- Incroyablement distraite, vous dis-je !!!


2.

Le Musée.
Comme chaque soir, Vera met en scène l?immobilité.

Comme chaque soir, elle tire les rideaux, remet en place le mobilier, déverrouille les cellules du système d?alarme. Consciente que sa distraction ne devra rien laisser échapper, elle prend garde à ne prêter aucune attention aux toiles exposées. Car il y a là quelque sortilège, elle le sent.

Comme chaque soir elle tourne sa clé dans le boîtier du sas de l?ascenseur, appuie sur le bouton RDC où un discret haut-le-c?ur annoncera l?imminence de l?ouverture des portes et le sourire du gardien de nuit.

A quelques pas du Musée, le tramway la ramènera vers des rues juste un peu plus étroites, un peu plus grises, mais c?est le décor où Vera sait bien que chacun doit jouer son rôle.

?

Le tramway est resté immobilisé quelques minutes sur le pont. Des feuilles tombent sur l?eau du canal. Certaines descendent vite, d?autres prennent leur temps et semblent comme hésiter à choisir l?endroit précis où elle vont toucher l?eau. Vera se dit que Ruysdael aurait su peindre ça. Le wagon bouscule en redémarrant ce tableau qui n?a pas eu le temps d?exister. Elle ne se demande pas qui d?elle ou bien de ces feuilles est le plus vivant.

Vera n?a pas la moindre idée du pourquoi ni du comment mais elle est persuadée qu?elle, vous ou moi, tout un chacun est une sorte de personnage, de représentation animée sortie d?une ?uvre d?art. A chacun la sienne, quelque part dans le monde, à chacun son voyage. Oh que nous ne soyons qu?une illusion de vie consciente, en fuite d?un tableau ou d?une sculpture, ou contraire bien réels mais avec une identité volée en quelques coups de pinceaux par un artiste : encore quelque chose qui n?a pas la moindre importance.

« - Nous avons une double vie. »

Le tram s?arrête au feu rouge. Fière de son illumination, Vera redresse la tête face à cet homme en pardessus qui se cure les dents en lisant le journal, et ces deux enfants qui se chuchotent à l?oreille en riant elle ne sait quelle histoire à dormir debout. Elle écoute sa voix intérieure lui répéter son inébranlable conclusion, et se rengorge.

?

Au vernissage de l?exposition d?art contemporain, personne n?a remarqué Vera.

Elle s?est approchée de chaque personnage de l?histoire. Les a reconnus facilement : tous étaient déjà venus. Chacun sans être conscient de devoir retrouver ici le chemin de « son » tableau.

En fait de sa propre séduction. Les tableaux d?art contemporain ne sont pas que des couleurs. Vera a mis un peu de temps à comprendre ce langage timide et subtil. Quelques mois à oublier le figuratif depuis qu?elle a été affectée à son nouveau poste.
Motif de la mutation ? Une étourderie de plus qui l?avait vue oublier de fermer le sas. Heureusement ce fût elle qui donna l?alerte au moment où le voleur essayait de passer la porte à tambour avec la Mort de Sardanapale cachée sous son imperméable. Hélas, c?en était fini des petits maîtres hollandais, des natures mortes et de la renaissance italienne. Sanction : à l?étage « moderne » de l?annexe, avec les brouillons colorés, les monochromes, les gueules cassées et les ?ufs sur le plat. Beaucoup moins calme, des visiteurs plus bavards, plus agités. Au moins évitait-elle le renvoi pur et simple, et on espérait que ce passage à l?abstrait lui servirait de leçon.

Résultat : elle adopta sa nouvelle cage au point de se fondre dans les parois. Oui Vera a mis peu de temps à comprendre que ces couleurs, pour contemporaine qu?était la façon de les étaler étaient autant de messages séducteurs et énamourés. Comme les pétales de l?orchidée ou la joyeuse palette rouge et bleue qui décore le derrière des babouins (si, Vera a lu ça aussi dans un magazine). Chaque tableau est une déclaration d?amour.

Vera revient sur les personnages de l?histoire, du sculpteur au barman, du journaliste à la violoncelliste. Bien sûr, tous sont en fuite. Sortir de la prison de leur toile et se mettre en quête. De celui ou de celle avec qui ils pourront se diluer, se déteindre, se perdre. Comme elle le fit dans les délicieuses frondaisons de Ruysdael.

?

Ce soir, en remontant les escaliers de son appartement, ses chaussures à la main ? Ses chevilles sont si lourdes, elle a du remonter à pied toute l?avenue après avoir raté son arrêt habituel ; la rêverie l?emporte parfois trop loin vers les banlieues de sa conscience. Vera s?arrête, puis reprend doucement. Elle réfléchit, encore et toujours. A l?île de Pâques. Les statues dont elle a lu dans son magazine que leurs yeux de verre s?étaient perdus avec le temps. Disparus, ou volés. Ce peintre à l?exposition ? il semble si sûr de lui. Il est déjà maître dans son tableau de toutes les femmes de l?île. Mais quand cette jeune fille au crâne rasé et à la robe ? presqu?un habit de moine ? Elle s?est approchée de l?artiste, Vera a tout de suite deviné. L?amour, elle ne comprenait pas. Ne pouvait pas comprendre. Elle revenait chercher ses yeux, sans qui elle ne trouverait jamais son ?.

Le palier du quatrième étage. Des allées-venues, du remue-ménage. De tristes mines : on lui apprend que le locataire est mort cette nuit. Bien triste pour cet homme vivant juste au dessous de sa chambre, qu?elle connaissait à peine de vue. Elle laisse passer l?employé des pompes funèbres, en se disant qu?effectivement il serait plus digne de remettre ses souliers.

Elle s?assoit quelques marches plus haut, tout en lisant le nom sur la plaque : Mr Sardanapale. Elle devrait s?en étonner mais elle n?a pas le temps. Une main s?est posée sur son épaule. Quelqu?un la touche et dans cet escalier elle se sent devenir tableau, statuaire. Qui ? Peintre, musicien ? Simple curieux ? ? sans oublier le traiteur.


3.

Une salle au dernier étage du Musée, peut-être un peu avant le vernissage de l?exposition, ou peut-être après.

La femme qui gardait cette salle est sortie.

Un magazine, ouvert à la page Sachez interpréter vos rêves, est resté sur la chaise.

Des objets sur une table semblent attendre, un peintre peut-être, qui entrerait, poser une toile, et dessiner leur nature morte.

Une fenêtre est ouverte. Un courant d?air bataille le rideau qui, alternativement, laisse pénétrer dans la pièce un rayon de lumière et y reposer son ombre. Par leur jeu clarté et obscur amènent la transparence d?un regard neuf.

Les feuilles du magazine se tournent.

Les objets sur la table se résolvent dans l?unité indivisible de leur évidente image.
Mobile, immobile.
And if thou more murmur'st

Extra Ariel! alors j'aime beaucoup ce jeu des apparences, le décor où se trame l'histoire, de l'invisible au visible, du réel à l'irréel.

Merci d'avoir déposé ce petit bijou sensible ici!
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