ô, Rose
Mahatma Bandit


Encore un partage, tout chaud. On arrive vers la fin, mon recueil va être au point, donc il est très possible que ce soit la dernière du cycle.
Merci encore à vous, savoir que je vais les partager est très stimulant pour moi.

**********

"Quand les fleurs un jour éclosent, Rose
Parfois elles explosent, Rose"
(Christophe Miossec)


Quand les avions allemands se rapprochaient de la foule piétinante, Rose avait envie de les chasser de la main comme de simples moustiques.
Elle descendait la longue file des voitures, des carrioles et des gens qui n'avaient que leurs jambes. Elle faillit céder à son envie de marcher au soleil mais y renonça au dernier moment et se replia dans l'ombre. Personne n'aurait pitié d'une jeune fille pimpante au visage inondé de lumière.
Elle devait faire des efforts pour se concentrer, pour éteindre sa santé et sa beauté insolentes, pour avoir l'air aussi froissée que sa chemise blanche, aussi poussiéreuse que sa jupe. Elle éprouvait toutes les peines du monde à donner à son visage l'expression de la défaite, l'expression de l'exode. Ses traits, qu'elle essayait d'alourdir remontaient irrésistiblement vers le haut.
Rose pria brièvement pour avoir l'air vaincue, pour paraître à la dernière extrémité, pour sembler sur le point d'être ensevelie.
C'était la toute fin du printemps et elle n'arrivait pas à s'empêcher d'être heureuse.

Elle ébouriffa ses cheveux, abandonna son pas vif pour une démarche légèrement claudiquante, se rapprocha de la tôle noire des voitures pour que son visage transpire. À l'intérieur de l'une d'elles, son regard rencontra le visage déjà las d'un tout petit garçon dont les pieds pendants s'agitaient machinalement au bord du siège arrière, trop haut pour lui. Elle étudia brièvement le père du petit, au volant. Pas de femme sur le siège passager. Très bien. Elle décida de s'inspirer de ses gestes, de sa façon lente de bouger la tête comme si elle était très lourde. C'était un vieux truc de voleuse, une des bases de l'escroquerie : imiter le comportement de sa cible.
Elle ne demandait qu'une chose à la vie : que les flèches de la cathédrale qu'elle voyait déjà au loin restent debout. Que d'ici deux heures, elle puisse serrer très fort Pépin dans ses bras, dans la fraîcheur et la pénombre. Puis, ils se débrouilleraient pour rejoindre sa cousine, restée dans le Vaucluse, avec laquelle elle s'entendait très bien. Pour eux, il n'y aurait pas de guerre, pas de privations, pas d'hiver dans l'année, mais quatre interminables étés.
Rose sentit le sang danser dans son corps et dut se faire violence pour empêcher ses yeux de briller.

Elle n'eut pas besoin de toquer à la vitre, déjà ouverte. Elle éleva un peu la voix, pour couvrir la rumeur mécanique et humaine de la cohorte compacte qui s'étendait sur des kilomètres.
- Monsieur, je n'ai rien mangé depuis deux jours... il faut absolument que je sois à Chartres dans deux heures.
Puis elle se mit à rire bêtement, sans raison. Peut-être qu'ainsi, il la prendrait pour une folle, une pauvre fille perdue et il la prendrait dans sa voiture, peut-être même qu'il crierait aux autres de s'écarter pour les laisser passer.
Mais l'homme la contempla avec une expression qu'elle connaissait bien. Il la déshabillait déjà du regard, passait déjà en pensée sa main sous le tissu blanc.
Instinctivement, elle se déhancha légèrement. Va pour le désir, après tout, la grand-mère de Rose lui disait toujours qu'il valait mieux faire envie que pitié.
- Sauf votre respect, mademoiselle, vous êtes folle, d'aller à Chartres. Les allemands sont au-dessus de la ville et ils bombardent !
Elle soupira. Elle allait devoir sortir le grand jeu. Elle défit deux boutons de sa chemise comme si elle avait simplement trop chaud. Des perles de sueur encadraient sa médaille de Marie, comme s'il pleuvait sur la Vierge dorée.On voyait nettement la naissance de ses seins blancs. Elle prit une voix essoufflée, languide, une voix qui n'était plus tout à fait une voix.
- Je suis sûr que j'ai affaire à un vrai homme. Vous n'aurez qu'à me déposer à l'entrée. Je me débrouillerai ensuite.
L'homme lui ouvrit la porte du côté passager sans un mot, les yeux rivés sur sa poitrine.
Rose réprima un hoquet de dégoût, puis haussa mentalement les épaules et décocha un grand sourire à l'homme.
Une seule chose comptait pour elle : elle avait rendez-vous dans deux heures avec Marcel dit Pépin, sous la Rose Nord de la cathédrale de Chartres, exactement face au vitrail de Salomon, qui lui ressemblait tant, avec ses boucles.
Elle se cala sur le siège brûlant qui collait déjà à sa peau. Ça lui plaisait, Pépin allait adorer son dos rendu visible à travers la chemise blanche, presque nu.

L'homme n'arrivait pas à entamer la conversation. Aujourd'hui, il ne pourrait pas dire ce que disent tous les hommes quand ils prennent une jolie fille dans leur voiture, quelque chose du genre "qu'est-ce qu'une petite mignonne comme vous fait sur la route ?". La France entière se versait du nord vers le sud, comme un sablier.
Sur le siège arrière, le gamin continuait à tricoter des jambes, perdu dans des pensées insondables. Elle n'était même pas sûr qu'il l'avait remarquée. Elle parla la première.
- Votre femme n'est pas avec vous ?
L'homme se tortilla sur son siège.
- Elle est déjà en Dordogne chez sa soeur, avec mes deux filles. Je suis de Paris, et vous ?
- Moi aussi. De Ménilmontant. Et moi aussi, je veux rejoindre ma famille dans le Sud.
L'oeil droit louchait tellement vers le corps de Rose que c'en était comique, on aurait dit un de ces catcheurs qui roulaient des yeux dans les combats truqués qu'elle allait regarder avec Pépin, à la salle de la Mutualité.
Elle n'arrivait pas à lui en vouloir d'avoir des doigts au bout des yeux. Lui aussi, comme les catcheurs, c'était un faux méchant que la Vierge avait placé sur son chemin, rien qu'un homme qu'on pouvait rendre fou avec un quart de sein blanc, qu'on pouvait ramener à soi comme l'eau d'un puits en penchant la tête sur le côté.
- Pourquoi vous tenez tant à aller à Chartres ?
Elle pesa soigneusement le pour et le contre et choisit de ne pas lui mentir. Mentir, elle ne faisait que ça depuis qu'elle était montée à Paris. Ses parents croyaient qu'elle travaillait comme secrétaire et ne connaissaient pas l'existence de Pépin.
Alors, à partir de maintenant, elle était en vacances, en congé de mensonges. Elle répondit avec sa vraie voix :
- Mon amoureux m'attend dans la cathédrale. Ensuite, on partira ensemble vers le sud.
L'homme fit "hum-hum", le petit garçon se mit à tricoter des jambes dans l'autre sens, la rumeur des gens, derrière, devant, sur le côté entra plus encore dans l'habitacle.
Il lui demanda :
- Vous êtes croyante ?
Elle hocha la tête et répondit :
- Oui.
La petite voleuse, la poupée déhanchée, la hanteuse de cabarets passait et repassait sans cesse des bras de Pépin à ceux de la Vierge Marie, avec qui elle avait de longues conversations intimes chaque soir. Elle lui expliquait que Pépin était un ange qui parlait comme un diable et que les gens qu'elle détestait, c'étaient les autres, tous ces diables qui parlent comme des anges.

Les fléches de la cathédrale s'étaient beaucoup rapprochées. Il fallait des heures pour faire les quelques kilomètres qui restaient, mais on y arrivait quand même. Rose aurait été aussi vite à pied, mais elle était heureuse d'être assise, heureuse de parler à quelqu'un, heureuse de la présence muette du petit garçon dont elle entendait la jambe heurter régulièrement le siège, sans qu'il soit jamais grondé.
La route que prenaient les gens n'entrait pas dans la ville, la contournait et continuait au-delà. Personne ne voulait entrer dans la cité pilonnée par les avions. Elle entendait leurs vrombissements lointains, voyait des fumées s'élever, chargées de poussières, tournoyer dans l'air. C'était l'enfer et c'était là qu'elle voulait être bientôt.
L'homme parvint à se porter vers la droite et s'engagea sur un petit chemin.
- Par là, on rejoint l'entrée de Chartres et, croyez-moi, on n'aura personne pour nous gêner.
C'est sur cette portion qu'elle allait gagner du temps grâce à lui, beaucoup de temps, et elle éprouva une bouffée de reconnaissance envers lui. Elle lui avait confié qu'elle avait un amoureux, et il lui rendait quand même service. Il ne grondait pas son petit garçon qui disait avec ses jambes ce qu'il ne pouvait pas exprimer avec des mots. Après tout, c'était un doux,et les doux aussi avaient le droit de tenter leur chance.
- Je ne sais vraiment pas comment vous remercier.
L'homme roula silencieusement puis s'arrêta au bord d'un chemin encore plus petit. Rose prit peur, elle crut qu'il avait finalement décidé de la prendre. Il n'y avait personne aux alentours, même pas un chien. Entre la ville et la grand route, c'était une île de silence, un chemin de terre au milieu d'une zone désertée. Rose entendait même les tiges des fleurs sauvages ployer sous le vent, s'entremêler, elle les entendait presque rire.
L'homme pouvait faire d'elle ce qu'il voulait.

Il se tourna vers elle, mais ses yeux ne brillaient pas de cet éclat de pierre dure qu'elle redoutait, ils avaient au contraire quelque chose de vulnérable. Il regardait son corps sans gêne, sa peau visible sous sa chemise trempée, mais son regard ne lui voulait pas de mal.
- Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Je ne suis pas ce genre de type.
Encore un peu sur la défensive, Rose se détendit tout de même et lui demanda.
- Pourquoi on s'arrête, alors ?
L'homme hésita, sembla consulter son enfant du regard, puis expliqua.
- Je...je voudrais que vous dansiez pour moi. Nue. Je vous promets de ne pas vous toucher.
- Pourquoi, alors ?
Elle allait lui dire "à quoi ça sert ?", mais le laissa répondre. Derrière elle, les tocs-tocs des pieds du petit garçon avaient gardé le même rythme régulier.
L'homme reprit la parole.
- J'ai vu pas mal de saloperies, ces dernières semaines. La guerre c'est moche. J'ai envie de voir quelque chose de beau, de très beau, et de l'emporter avec moi, parce que la route va être longue, jusqu'en Dordogne, si on y arrive jamais, le petit et moi.

Rose avait d'abord eu envie de le traiter de dingue, puis de le planter là et continuer le chemin à pied. Mais après tout, ça tenait debout, ce qu'il disait. Elle aussi en avait vu des vertes et des pas mûres.
Alors Rose se déshabilla lentement pour lui. Il la regarda avec mille mains, il l'embrassa des yeux avec mille bouches, mais il s'en tint là, comme il avait promis.
Puis elle alla dans le champ, au milieu des fleurs et elle dansa avec elles. Elle dansa avec toute la tendresse et la sauvagerie du monde, elle donna à l'homme de quoi rouler, de quoi tenir jusque là-bas, de quoi effacer les horreurs, de quoi vivre. Son corps nu ruisselait de sueur, ses seins s'avivaient sous le vent et sa médaille sautait sur son cou comme une grenouille d'or.
Elle se distribua à lui comme un pain chaud. Avec son ventre, avec ses jambes, avec son visage, elle le nourrit et l'abreuva.
Et quand elle jeta un coup d'oeil au siège arrière, elle vit que le petit garçon avait arrêté de faire tricoter ses jambes et, bien qu'il ne la regardait pas et qu'il était toujours perdu dans ses pensées, il souriait enfin.

Ils n'avaient pas beaucoup parlé, depuis qu'elle était remontée dans la voiture, mais ils s'étaient beaucoup souri. Les grondements et les explosions étaient plus proches maintenant. Quand l'homme arriva à l'entrée de la ville, il éleva un peu la voix pour qu'elle l'entende bien.
- C'est moi qui ne sait pas comment vous remercier.
- Moi, je sais comment. En arrivant entiers, le petit et vous, dans votre Dordogne.
- Je sais que ce n'est pas la peine d'essayer de vous dissuader d'entrer en ville...
Rose sourit largement et confirma.
- Non, ce n'est pas la peine.
- Alors, faites très attention. Et soyez heureuse.

Lorsque Rose s'engouffra dans l'enfer pour rejoindre son ange qui parlait comme un diable, la main sur sa médaille de Marie, elle souriait encore, elle souriait à Pépin, elle souriait à l'homme de la voiture, elle souriait à la vie qui tombait en miettes autour d'elle et qu'elle avait bien l'intention de dévorer quand même.

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C'est magnifique! Quelles belles personnes! Et comme toujours, on ne peut arrêter de lire une fois la nouvelle entamée, c'est très prenant!

Il y a une grande pureté dans ce récit! Et tu as une façon bien à toi de détourner le sens de la narration vers une conclusion bien différente de ce que l'on imagine.

Dernière modification le 15-06-2009 à 09:18:38

Derni?re modification le 15-06-2009 ? 10:34:13

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Très belle histoire qui décloisonne les a priori aussi. On s'y sent, dans cette voiture, dans la chaleur et dans le danger qu'on voisine, qui précède, accompagne cette période. La conclusion est belle et respecteuse aussi. Ce recueil sera un hymne à l'élan vital. Un magnifique recueil de personnages et de situations qui ont tous un petit bout d'une clé qui ouvre à l'espérance.

Dis-moi... récupères-tu des nouvelles que l'on connaît déjà ?

*

Ce serait bien dans cette nouvelle, ça m'a manqué un peu, d'avoir quelques impressions relatives à ce que représentait un voyage en voiture de cette époque. Le bruit, l'odeur, l'espace, l'inconfort, l'aspect... je ne sais pas, le nom d'une marque. Ca planterait un décor historique. Ce pourraît être juste une phrase...

(si ça t'embête que je donne mes suggestiosn, n'hésite pas à le dire...)

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historique : la monaquatre de mes grands parents, pour la marque.

puis la panne d'essence toujours possible, car l'essence etait rationnée. Puis, ça sentait, cette essence là, pas raffinée comme celle que nous utilisons maintenant.

odeur d'après toujours mes grands parents, poussière et chaleur, et sueur - oops.. transpiration -


Pour le confort, les sièges étaient en tissus genre tissus d'ameublement, rêche, couleurs neutres. Les vitres hautes, petites, descendaient par manivelles. Souvent, sur le pare-brise à l'avant il y avait un petit godet en verre , forme de cornet à glace, dans lequel le conducteur avait la délicatesse de mettre de l'eau et quelques roses pour sa passagère - on savait vivre, dans cette fin de demi-siècle - quand on n'était pas partis en villégiature à Dachau, grrr.



Dernière modification le 15-06-2009 à 17:58:16

Derni?re modification le 15-06-2009 ? 17:59:21
CC
Mahatma Bandit

Christiane : oui, en général, j'aime faire des fins ou des deux-tiers de nouvelles qui me surprennent moi-même. Pas rare que je pense au début "il va arriver ça", mais non, il se passe autre chose (et mes personnages de bien rigoler de leur créateur :).
Cette même journée, Jean Moulin (alors préfet d'Eure et Loire, département de Chartres) va la rendre mémorable, fait non évoqué dans la nouvelle car pas le propos mais c'est émouvant.

Flo : au contraire, je t'en remercie, d'ailleurs je me suis fait exactement la même réflexion que toi :) J'y remédierai quand je la peaufinerai.
Oui, j'en reprends des que tu connais, mais je les réécris pas mal, donc elles sont moitié celles que tu connais/moitié revues. Hybrides :)
Soit il est prêt, soit il est presque prêt, je ne sais pas encore.

Lise : énorme merci pour ton lien. Tu pourrais presque cosigner la nouvelle, car je vais peut-être te prendre un ou deux éléments-oups pas taper :col: - Mon grand père, fut la première personne de son village à avoir une automobile, il faudra que j'en demande plus à ma mère.

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hi hi prends tout ce que tu veux et plus encore !

Jean Moulin, invisible et muet (rendu muet pour l'éternité) en toile fond , comme un brouillard - comment pourrais-tu faire pour qu'on l'entrevoit ?
CC
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