On revient toujours (extrait de mon roman en cours)

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Ca faisait longtemps que je ne vous avais pas partagé un extrait. Voici un bout du dernier chapitre que j'ai écrit. (j'avance lentement moi, pas comme stél qui brille plus vite que son ombre ;) )

Pour rappel, Samson est un reporter photographe francophone qui s'aventure autant pour son job que pour des raisons personnelles dans les zones forestières contaminées 20 ans après Tchernobyle au Nord de l'Ukraine et au Sud de la Biélorussie.

*
2. Journal de Samson 4 janvier 2008
Maison forestière ? Sud de la Biélorussie


(...)

Par ce voyage, j?ai peu à peu revêtu une pelisse de parenté avec tous ces gens, ceux de la zone et ceux qui s?en nourrissent même s?ils vivent en bordure. Car bien malin serait celui qui pourrait tracer la ligne précise et affirmer où réellement elle surfile les lisières, coupe le paysage, le chemin, la terre, le végétal et l?animal, car tout se meut et pousse, migre et se contamine et rien n?est plus indemne ici. L?aurais-je compris avant, l?aurais-je compris il y a trois mois? Il est trop tard pour refaire l?histoire ou pour la faire enfin.

Au milieu du chemin, j?ai reçu les mains de Satia, ses longues mains blanches si belles lorsqu?elles ravaudent la musique sur son clavier d?accordéon, j?ai reçu ses mains où enfouir mon visage. Dévêtues, je les ai senties frémir. Satia, Satia, tu me sauves, Satia ; j?étouffais mes gémissements. Avec tout mon visage niché dans ce creuset. Puis l?une de ses mains s?est dénouée, puis je l?ai sentie revenir pour défaire ma chevelure, toujours rassemblée jamais libre. Puis sa voix rauque a murmuré une litanie tandis qu?elle épelait mes mèches comme un chapelet sous ses doigts.

Ulric, Elena, les filles, personne, personne ne pourrait comprendre là bas d?où je suis revenu. Et malgré tous mes récits peaufinés pour faire l?article, il m?est impossible de leur raconter. A part moi, personne ne sait ce qu?il se passe vraiment dans l?épaisseur des bois, je n?ai pas tout compris ? comprendrais-je jamais ? ? mais j?ai tout vu, tout entendu. Ici, seulement ici, à la lisière d?un si grand Mal, avec ce goût persistant d?humus dans la bouche, parmi ces chasseurs qui défient mes idéaux proprets, je peux le concevoir enfin. Le déposer. L?arrimer ici. Avant de partir en canot de sauvetage.

Une pancarte bancale. C?était un village me dit-il. La carte, elle, ne dit rien. Trop récente. Percluse d?oublis, volontaires ou inconscients. Un sentier. Pas même du bitume ou alors d?un âge passé, d?un âge enterré sous les lierres, les sciures, les tempêtes. La boue. Des cabanes comme maison. Des assemblages de bois. On devine qu?ils furent colorés : jaune, bleu, rose. Mais le bois pèle, les fibres gonflent, les animaux ont défoncé les maigres barrières, à moins que ce ne soit le vent et son allié l?hiver. Il me faut parler pour avancer, défricher le paysage avec des mots comme machette. J?avance faisant crisser le gel qui enserre les feuilles mortes dans des amalgames brun vert. Une mort douce, c?est ce qu?elles m?inspirent. Le compteur du dosimètre s?affole ici, trop de décomposition, trop de matière vivante et pourtant cette fixité du visible tandis que foisonnent des rumeurs invisibles. Sur la place d?autrefois, une petite masure offre des fenêtres encore pourvues de rideaux frais, dentelés. Je pousse la porte, curieux, mais avec cette délicatesse qui fait la différence avec une profanation. Je m?attends à ce qu?on m?interpelle, qu?on se fâche de mon intrusion, mais il ne reste personne ici. Encore que?. là un bol et son contenu sans odeur. Cela sent la cendre tiède et aucune poussière sur les meubles de bois peints. Je veux sortir, vite. Un regard planté entre les chambranles de la porte m?arrête. L?occupant me dévisage sans haine ni amour, avec fatalisme. Presque.


Sous les os des joues, les creux forment des triangles que la respiration soutenue aspire vers l?intérieur. La surface est piquée d?une barbe rase, inégale, coupée sous la lame sèche d?un couteau de cuisine. Les yeux sont des braseros au coeur de deux nuits. Les cernes argentés, des brumes. Le cheveu est fou, paillé, gris, semblable est le vêtement. Une harde de vieille bure, ou ce qui lui ressemble le plus. Les pieds sont sandalés, avec des lanières de cordes plusieurs fois nouées aux chevilles. Nus. Les orteils noirs crasseux et blessés, les ongles jamais coupés, plutôt rabotés par les pierres lorsqu?ils dépassent du cuir. Mais que dire des mains ? Des mains immenses surgies de ces manches béantes. Ces doigts qu?on croirait composés de cinq phalanges. Osseux, certes, mais d?une courbure amène. Les paumes ouvertes. Les seuls lieux de vie, ces éclats de chair qui ressortent de l?habit, de l?unique pièce de tissu épais. Un ermite. Quelle évidence, ici, cet ermite dans ce désert sans homme, priant pour ce monde décapé de ses apparences, ce monde dépouillé et souffrant. Croissant à la perpendiculaire de l?axe de ma course. Immense, la nuque voûtée pour demeurer là - Présence ? sous le chambranle de la porte.

Nous sommes à table. Lieu de partage même si aucun mot n?a encore été prononcé. De mon sac a surgi le manger pour trois jours d?un viatique strictement calculé pour traverser les zones Sud. L?ermite s?est assis, il rompt les biscuits secs. D?une grande lenteur, son geste laisse à voir la croute se fendre et s?écarter. Ses lèvres psalmodient. On dirait qu?il le consacre. J?en doute. Cet homme communie depuis si longtemps au-delà des espèces consacrées qu?il ne peut s?agir que d?une réminiscence du Saint Office. Il rend grâce tout au plus. Enfin il relève son regard. Me l?offre. Et ce qu?il m?arrive est affreux. La douleur que je ressens à ce moment-là, une peine qui jaillit de mon bas ventre et s?agglutine brusquement sous mon ?sophage. Coupant tout désir et toute faim. La douleur perdure en alarme, grignote ma superbe, avale le vent qui pousse mes semelles. Je réalise qu?en échange du pain, il m?impose de partager son intime union avec sa condition humaine et surhumaine. Je n?ai pas le choix. J?ai pénétré son univers avec mon baluchon d?ailleurs, mon espoir de passant. Alors il me fait payer le prix de l?auberge : il me faut réaliser le drame d?ici, ses racines profondes, la terre scarifiée, les âmes incrustées en décalcomanie sur les façades, la souffrance sans réparation possible de temps d?homme, le temps d?ici, son poids, sa charge, l?immense temps qui s?est oublié. Je suis à table avec un métronome de chair. Et encore, je redoute qu?il ne vieillisse pas au même rythme que nous tous. Il participe d?un autre flux de vie.

Mon hôte déglutit à petites bouchées, économes, gracieuses. Une demi-heure a passé. Je n?ai pas bougé autant dans l?attente d?un verdict que d?un signe. Enfin, le voici qui ramasse la dernière miette avec la pulpe de ses doigts. Et la douleur se lève comme un voile, reste l?absence de faim. Je sais qu?il va redresser à nouveau sa tête et me planter comme assentiment son regard dans le mien. Et que je verrai à nouveau cette lumière inouïe, ces deux astres participant d?une autre réalité. Comment dire que ses yeux ne sont plus des organes humains, mais des parcelles d?éternité ? Comme écrire ce qui n?est pas métaphore mais pure réalité ? Je le sais et j?ai mal de mes ténèbres, de ma fuite en avant, de mon c?ur bien à l?abri sous mon bouclier de chair.

Voila. Ca me transperce à nouveau. Et je sais maintenant qu?il ne fait que me dévoiler combien j?ai mal à Vassia. Combien depuis octobre, ce gamin martyr me hante et si souvent je revois ses deux prunelles noires dans leur blancheur de crème , cette nuit de fièvre où les assis m?ont ensorcelé. Je n?oublie pas les cris mauvais déchirant l?air de Gouriatski. Je réalise combien Grisha avait raison. Je vais revenir. On revient toujours?. je dois partir tout de suite, quitter ces yeux et leurs vastes plaines d?or que je ne mérite pas, qui me brûlent et m?assoiffent sans la possibilité d?un puits. Je suis debout déjà, je franchis d?un pas le seuil. Une main sur l?épaule m?arrête. Je n?aurais jamais soupçonné une telle force dans le chef d?un homme si malingre.
- Il est un temps où il ne sera jamais trop tard?
- Que ?.... Comment ?
- Vos ténèbres réaliseront la lumière. Il vous faudra être aveuglé de votre aveuglement.
- Laissez? Laissez moi? Vieux fou !

Mes mots sont las, fatigués et paniqués tout à la fois. Je cours, un sourire sur le visage, un rictus crispé d?une souffrance sans nom. J?ai à peine aperçu ce qu?il y a derrière mon visage, sur le dos du miroir. Mais d?effroi, j?en cours à travers les fourrés, les bruyères, les branchages couchés, enchevêtrés. Un bip bip s?affole, le dosimètre flaire la mort, je continue. Soudain une butte de trois mètres me barre le passage. Entraîné par mon élan, je la gravis à quatre pattes, mais elle s?effrite et je glisse à ses pieds. Je me relance, des mottes se détachent et me rendent à terre, pour une seconde fois. Il n?y a pas de troisième, ce qui m?apparaît maintenant me statufie : c?est un amas d?ossements, de gueules de toutes tailles, de cuir vaguement poilus, des restes de dizaines et de dizaines de chats, de chiens abattus et entassés à la va-vite. Un charnier animal datant d?il y a vingt ans. La chasse à la contamination sur pattes par les miliciens nettoyeurs. Je n?ai plus peur, je SUIS la peur de la terre, j?incarne sa maltraitance tandis que la vision s?estompe dans l?obscurité tout à fait venue. Je grelotte, perdu d?esprit, perdu de corps. Ils hurlent tous sous la lune, ch?ur sauvage exhumé pour ma seule édification. « Il est un temps où il ne sera jamais trop tard » ? J?éclate d?un rire infâme, d?un rire sale, d?un rire furieux. Vraiment vieux fou ? Mais dis moi comment ce lieu pourrait-il jamais redonner une quelconque vie ?


Satia avait penché son visage. C?est ainsi qu?elle m?écoutait en général. Mon physique devait profiter de l?angle car, dans cette posture, invariablement, ses yeux sécrétaient une tendresse tendue que j?appelais désir. Je m?étais mis à lui raconter cet épisode de l?ermite et de la fosse aux chiens, sur un coup d?envie, au sortir d?une étreinte. Il est plus vrai de dire que je lui avais lu les lignes tracées dans mon carnet de route, tant l?exprimer autrement me semblait impossible. Quand j?étais parti en octobre, mes lectures n?étaient qu?une musique pour elle. A présent, elle comprenait la partition. Parfois, elle jetait un ?il sur l?écriture, lorsque son intelligence achoppait un mot plus difficile. J?avais ainsi découvert qu?elle avait mis à profit mon absence pour étudier le français. Et sa maîtrise, du moins passive, m?avait impressionnée au point que j?avais voulu y voir un témoignage d?attachement. Quelque chose de flatteur et de chaud que j?associe à un de ces amours que les étudiants consacrent à leur professeur. Je n?ai pas voulu mesurer combien l?effort avait amadoué ma réserve naturelle. Je n?ai pas pris la bonne mesure de ce que signifiait en profondeur une telle démarche de sa part.
- Il ne parlait pas français?
- Que veux-tu dire ?
- Il ne m?a pas parlé en français, ni en russe? Je l?ai compris comme s?il parlait ma langue, mais j?ignore quels sons il a prononcé. Je m?aperçois seulement maintenant que je l?ai compris sans traduire.
- Il t?a parlé en langues?
- Que dis-tu ? Qu?a-t-il parlé ?
Je l?ai regardée effaré. Elle n?avait pas l?air de me considérer comme un dérangé. Elle s?était exprimée sincèrement, avec juste ce visage un peu triste qui transparaissait malgré elle à certains moments. Un pincement de poitrine essaya de m?avertir que cette tristesse n?était pas anodine. Je trouvai plus urgent de l?interroger encore.
- Rien conclut-elle soudain joyeuse ? trop volontairement joyeuse? Cette terre est mutante. Tu as rencontré un extraterrestre, c?est tout ! Rencontre du troisième-type !
Je n?arrivai pas à rire de son rire. J?étais interloqué et s?en apercevant, elle se blottit contre moi en ajoutant :
- Excuse-moi. Elle te fascine cette terre. Elle t?attire. Mais nous, qui la bordons chaque nuit comme un enfant malade, nous ne rêvons plus que de la nier pour mieux la fuir.



Dernière modification le 15-06-2009 à 22:22:29

Derni?re modification le 15-06-2009 ? 22:39:56

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C'est très très beau! Je ne trouve pas les mots pour te dire combien c'est écrit superbement! Il aboutira quand, ce roman?
Mahatma Bandit

Non, Florence, je ne brille pas etc... j'ai de longues périodes sans et tu ne le sais pas, parce que je n'apparais pas donc ça n'apparait pas, Personne ne voit le fond d'un iceberg pleurer puisqu'il est dans l'eau

Ceci précisé, cet extrait est de la grande classe. C'est extrémement solide, puissant.Tu as pris une sacrée pratique. Tu alternes fort bien phrases courtes et longues. À la limite, c'est "trop bien" écrit. Confraternellement et fraternellement : n'oublie pas de faire courir tes fissures dans le texte, elles seront son sexe, la faille qui fait défaillir, l'ouverture imparfaite, asymétrique, les rides de Dieu qui feront un vrai visage de livre.

J'ai justement trouvé sur internet, il y a une semaine ou deux, un reportage où entre autres, un reporter faisait un retour dans Pripiat désertée, c'était très impressionnant. Il faudrait que je te le retrouve.


Je ne sais pas Stél, si c'est "trop bien écrit". c'est ainsi que je l'ai écrit, brut de décoffrage comme on dit par chez moi. J'ai juste relu pour la synthaxe et l'orthographe. Mais je n'ai rien "retravaillé". Ca me pose problème ce que tu dis, car je me vois mal ajouter "artificiellement" des fissures ou retravailler dans cet esprit. Jaime qu'un texte chante juste. je l'écris aussi à fleur de tripes, sans vouloir "faire joli" mais surtout en voulant faire "au plus juste" de ce que je "vois"...

Je comprends très bien ce que tu veux dire par ta critique, mais il faudrait que tu me donnes un exemple pratique pour que je comprenne comment y faire....

Cricri... il aboutira je ne sais pas quand. Avec trois enfants, des petites nuits, de slongs trajets et un boulot... Je peux juste dire où j'en suis dans l'intrigue. J'espère avoir atteint la moitié, peut-être l'avoir dépassée. Il fait actuellement 115 pages.

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Pour moi, ne change rien! Je l'ai lu trois fois et suis toujours admirative!

Certes... mais es-tu touchée?

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Ah oui! Bien sûr! Pour moi la beauté va avec l'émotion!


Derni?re modification le 16-06-2009 ? 23:32:36

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Je suis touchée, c'est très beau et humain, empli de peurs, de reminicences, de désirs, d'amour, de choses voilées qu'on ne comprends pas mais qu'on prends quand même parce qu'il faut les lire et les relire. Tu es dans le droit chemin de quelque chose de grand et sombre et éblouissant à la fois.
Il a parlé en langue[u][/u], oui, et toi, la scripteusew, l'écrivaine mais non vaine, tu as su dessiner tous ces mots. Aller plus loin.

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je te donnes un tuyau : prends une semaine de .. d'angine, merdum, quelque chose - donne tes trois enfants à quelqu'un pour cette semaine, barricade toi dans une chambre , et PUNAISE, ECRIS oh pardon, j'ai crié ! :col:
Florence, en dehors de l'écriture, qu'y a -t-il d'autre pour toi au monde ( à part les enfants, je ne te demande pas de les renier, je suis méchante, mais pas jusque là ... )
Tu as plus de 100 pages, au moins donc la moitié du livre, peut-être plus.
CC

C'est gentil Lise, oui, je devrais avancer. Je vais essayer de grapiller du temps de ci de là. Jusqu'au moment où j'en aurai en abondance...

Si tu veux d'autres extraits du roman, il y en a sur mon blog, en allant dans la catégorie "roman en cours" je crois

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oh merci, j'y cours !!! ( pour les filles, tu te nous les mets dans l'avion, avec mon adresse autour du cou, je vais te nous les chercher à Newark et je te les nous garde jusqu'à fin aoùt - qui c'est qui me fait les gros yeux, là ?? C'est Chris !!! ( mais t'as qu'à venir avec, nah !!)

_____

Non, non, faut rien bousculer, Florence, je sais. J'ai tort sans doute, mais quand je vois un talent, quand je sens un truc génial, j'aimerais aider. Mais je ne peux pas, et cette impuissance me navre.
CC

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Chère Lise, je crois que tu te débarrasserais de moi avant avant les petites!

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ah mais non, ha mais non !!! on ferait des crèpes, on irait à la plage, on jouerait à cache-cahce, on les ferai courir partout, elles s'endormiraient épuisées toutes ensemble en vrac dans le grand hammack et nous, nananère - non, non, on n'irait PAS courir la pretentaite tontaine tonton - mais on s'atablerait à l'abri sous le porche, là où il y a les moustiquaires neuves, et on écrirait une longue histoire à quatre mains tout en sirotant .. je ne sais pas moi .. hum.. champagne ? bourgogne ? bière ? whatever !

j'ai le chic pour les programmes mais ça ne se réalise jamais , bouhhhhh
CC

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J'adore! Je vais dormir dans les rêves impossibles
les...

Dernière modification le 18-06-2009 à 00:26:46

Derni?re modification le 19-06-2009 ? 13:36:18
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