Oncques ne vit visage plus ardent
Mahatma Bandit

"J'ai vairs yeux, petits sourcils
Le chef blond, le nez traitis
Rond menton, blanche gorgette
Suis-je, suis-je, suis-je belle ?"
(virelai du XIVe siècle)


- N'avez-vous pas mieux à faire, ma fille, que de faire les cent pas ?
Hermine continuait de faire les cent pas dans la pièce en évitant soigneusement de s'approcher de la chaleur du feu de cheminée.
- Je ne fais pas les cent pas, père, je fais les mille pas, les deux mille, les dix mille !
- Et vous vous sentez, je suppose, obligée de rester à l'écart de notre bon feu de chênes comme s'il brûlait des feux de l'enfer ?
- Précisément, mon père, précisément...
La jeune fille avait employé à dessein l'expression de son père, mais cette fois, ce n'était pas par complicité.
Enguerrand d'Orvigny posa sa plume. Il s'en trouva un peu soulagé, l'humidité ambiante l'alourdissait et rendait ses pleins et déliés plus laborieux. La plume et la main, toutes deux gonflées et ralenties, réclamaient du repos. Il tendit sa feuille vers la jeune fille qui continua à le fixer, lui, avec ce mélange de confiance et de défiance qui n'appartenait qu'à elle. Conformément aux usages, elle tenait sa tête légèrement inclinée vers l'avant, mais elle seule savait s'arranger pour transformer cette inclinaison en l'obstination d'un bélier qui charge.
La main du maître de maison était un peu allégée mais pas ses yeux. Cette fois, l'amour et le tissage étroit qui les rendaient si proches ne suffiraient pas.
- Hermine, regardez mon écriture. À quoi vous fait-elle penser ?
Elle n'eut même pas besoin d'étudier les lignes plus grasses, plus penchées et plus écrasées qu'à l'habitude pour lui répondre.
- Père, elle me fait penser à un homme qui marche dans la boue, et qui lutte à chaque seconde un peu plus pour faire le prochain pas la tête haute.
Enguerrand d'Orvigny apprécia la réponse, tant pour ce qu'elle disait que pour ce qu'elle voilait. Il hocha la tête. Il savait déjà quel mot il allait employer.
- Précisément, ma fille, précisément...
Un pétillement dans l'oeil d'Hermine, pareil au clin de braise d'un bon bois qui brûle, le récompensa un peu.
Un silence se posa, qui ne les gêna ni l'un ni l'autre. Ils avaient l'habitude de ces espaces partagés, qu'ils peuplaient chacun d'habitants, qui parfois se rejoignaient et parfois se laissaient tranquilles, mais qui toujours savaient s'apprécier.
Enguerrand se leva. Le feu crépita et sa radiance accrue se refléta sur la résille de perles qui ceignait le front d'Hermine, baignant un instant la nacre d'une incandescance laiteuse. Il ouvrit largement les bras.
- Or ça, ma fille, prétendiez-vous donc bouleverser l'ordre du monde à vous toute seule ?
Hermine s'assit promptement sur le siège même que venait de libérer son père. Exprimer beaucoup de choses par un seul geste faisait aussi partie de ses talents. Elle lui épargna le "précisément" en réponse, car elle savait qu'elle lui ferait alors offense, qu'il le montre ou non.
Enguerrand se mit à son tour à faire les cent pas. Lui aussi évitait soigneusement de s'approcher du feu. Il poursuivit en s'animant :
- Souhaiteriez-vous l'avènement d'un monde où tout soit cul par-dessus chef, où drôles et drôlesse coqueliqueraient ès-rues et champs ? Où les cultes païens pendant lesquels on se trémule sous la pleine lune seraient élevés au même rang que l'adoration de Notre Seigneur... ?
Hermine se redressa exprès de telle façon qu'à l'inverse des coutumes, sa poitrine saillait alors que son ventre rentrait. Elle répliqua vivement :
- ... Où les filles s'assiéraient pendant que leur père est debout ?
Enguerrand se prit à regretter le moment où il peinait sur son parchemin. Pour être lourde, la plume n'en demeurait pas moins infiniment plus lègère que les yeux d'Hermine.
- Précisément, ma fille, précisément.
La jeune fille se radoucit. Elle rentra un peu sa poitrine et inclina un peu la tête. Un peu.
- Non, père je ne désirerais pas un tel monde. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Seulement... seulement, mon père bien aimé, deviez-vous absolument laisser se tenir ce procès sur vos terres ?
Enguerrand poussa un profond soupir.
- Vous savez fort bien que je n'avais pas le choix. L'évèque en avait décidé ainsi, parce que nous avons la colline des Ornelles.
- Il savait bien ce qu'il faisait ! Il voulait que la brûlerie se voie de loin !
- Précisément ! Et qu'y puis-je ?
- Vous y pouviez !
- Me dresser contre l'Eglise ? Vous n'y songez pas ?
- Non père, contre l'injustice qui aurait fait horreur à Notre-Seigneur !
Le rythme de leur phrases devenait semblable au crépitement du feu, et pas moins ardent. Et cette fois, père et fille se tenaient debout.
Enguerrand attendit volontairement avant de répondre, afin que ne soient pas échangés des mots irréparables. Il soupira d'un soupir différent, qui semblait humidifié d'une larme retenue. Hermine reprit la parole, beaucoup plus doucement, en détachant ses mots.
- Vous savez, père, que le seul crime de la Merlette a été de sortir dans la nuit... est-ce donc un blasphème de ne pas arriver à dormir ?
Il tordit ses doigts et les fit craquer comme le bois. Il avait envie comme jamais d'en arriver à la fin de cette discussion, de cette journée, de cette vie.
- Oui, c'en est un si c'est un esprit malin qui empêche le sommeil ! Ses voisins ont assuré que la Merlette se livrait à un sabbat et se couvrait de peintures rouges, invoquant des démons ! Ils en ont témoigné devant le tribunal !
Hermine secoua la tête.
- Ses voisins convoitent sa maison, père, parce qu'elle est située plus près de la rivière et que cela leur serait de grande commodité... voilà le fond de l'histoire et nous le savons tous deux !
Enguerrand murmura, puis dit, puis cria :
- Oui, je le sais, oui, je le sais, oui, je le sais !
Tout le monde aimait la condamnée, lui compris. Tout le monde savait que le mal était complètement absent du corps et de l'esprit de la Merlette. Pourtant, le soir-même, tout le monde serait obligé d'assister à l'affreux spectacle de son immolation, bênie par l'évèque.
Dans un filet de voix à présent presque inaudible, il souffla.
- Mais que pouvons-nous, ma fille, contre l'ordre des choses ?
- Précisément, nous pouvons, père, nous pouvons...

Il n'y eut pas d'autre réponse. Enguerrand crût que sa fille était sortie sans même prendre congé. Il tenta de rassembler ses esprits, mais sa douloureuse méditation fut interrompue par la voix d'Hermine à l'autre bout de la pièce. Elle s'était enfin approchée de la cheminée.

"Je brusle d'un feu dévorant
peu me challent les glaces de la raison
maugré la froidure de la saison
oncques ne vit visage plus ardent"
Elle chantait à mi-voix une chanson d'un de ces troubadours itinérants dont les vers et les notes montaient à la tête et aux sens des jeunes gens et filles. Il se dit qu' engager en son domaine un de ces traîne-pieds aux lèvres vermeilles, comme la mode commençait à s'en répandre parmi les seigneurs de la région, ferait peut-être oublier à Hermine les tourments de la Merlette.
Hermine chanta, cette fois plus fort.
"Onques ne vit visage plus ardent".

Semblant venu du fond d'un volcan, le cri qui s'ensuivit souleva la poitrine d'Enguerrand comme une taupe soulève le sol. Il courut vers la cheminée mais il était trop tard.
Hermine lui tournait le dos et mumurait d'une voix hachée "suis-je belle, suis-je belle ?". C'était une autre chanson de troubadour.
Quand il tourna le visage d'Hermine vers son regard, ce qu'il vit ne ressemblait plus à sa fille. Bien que connaissant la réponse, il répéta dix fois "Qu'avez-vous fait, ma fille, qu'avez-vous fait ?". Il continuait à le dire lorsqu'on le porta dans son lit et, le soir, il ne put assister à l'immolation de la Merlette.
Hermine vivrait, il le savait. Mais dorénavant, à chaque fois qu'il apercevrait son visage brûlé, il saurait que lui, Enguerrand d'Orvigny, était mort ce matin-là, condamné par le tribunal des cieux.



0 appréciations
Hors-ligne
Un texte à écrire à la plume d'oie sur parchemin, Mahamat. Magnifique, et c'est peu dire.
CC

Très belle construction du récit presque théâtrale dans cette manière de reposer sur les mouvements et les dires des personnages. Je serais curieuse de savor le déclic qui t'a amené à cette histoire? Les chants des troubadours peut-être?

Ca c'est un type de récit que je n'oserais jamais, en tant quu'historienne, j'aurais toujours l'impression d'écrire à un moment donné une contre-vérité ou un anachronisme. OU alors après moultes recherches.... Alalala.. on ne se défait pas si facilement de nos trames de formation....
Mahatma Bandit

Alors, bonne question, d'où ça m'est venu... ah oui, j'ai entendu des musiques de rue médiévales et ça m'a beaucoup plu, je suppose que ça doit venir de là. Cependant, en t'écrivant ceci, je réalise de façon très nette, que j'évoque la raison superficielle, le simple déclencheur et que l'origine profonde en est autre, sans que je puisse la concevoir en mots ni par conséquent la formuler.

N'étant moi, pas historien, je me suis senti probablement plus libre. Et puis, c'est une histoire humaine avant tout, et je tiens pour vrai que les ressorts qui nous meuvent sont les mêmes, quelle que soit l'époque.
Bon, j'ai quand même fait quelques vérifications et recherches pour deux trois détails.
Et il y a des époques que j'aime depuis toujours plus que les autres, donc je m'y suis intéressé depuis longtemps, j'ai lu très jeune des livres genre "Montaillou, village occitan" d'Emmanuel Leroy Ladurie, ce genre d'ouvrages me met en joie.
Un des nombreux aspects méconnus de moi est que j'adore l'histoire Si j'apprends comment un samourai de Togukawa se mouchait ou comment une vieille druidesse soignait son arthrite, je prends mon pied, ça va me faire la semaine.

Il fallait bien que cela aussi ressorte, ne serait-ce que le temps d'une historiette. Ecrite sans aucune prétention autre, et qui, si elle s'était développée en vraie livre aurait donné lieu à de vraies et sérieuses recherches à front froncé.

Et puis, tu sais, Florence, la vérité, c'est que depuis le début de ma réponse, j'essaie de rationaliser et d'apparaître comme "l'auteur". En vrai, je ne sais rien du tout de ce qui m'emmène vers tel texte. Ça me prend dans la main, la paume si tu préfères, et ça me dépose exactement où ça veut. Voilà la vérité vraie

Ah! enfin une vérité vraie !! notre monde en est si dépourvu que ça fait du bien

Sinon, ça me ramène à pas mal d'histoires que j'ai lu enfant, des romans jeunesse historiques, les meilleurs peut-être que j'ai lu car il induisent dans le jeune lecteur une vraie évasion et par l'histoire et par l'Histoire. Si ça t'intéresse je retrouverai quelques titres. Mais certains m'ont vraiment marquée en profondeur.

Avec ton talent visionnaire ( car on peut se projeter dans une situation passée) tu devrais explorer cette voie-là. Je suis consciente que ça va à contre courant d'une littérature jeunesse fort tournée soit vers le très quotidien soit vers l'anticipation - la science fiction, mais pour ma part L'Histoire, parce qu'on la méconnaît dans ses aspects quotidiens ( comme dans ses aspects généraux aussi faut bien l'avouer) est un formidable terrain de jeu pour l'imagination.On prend une époque, et ses contraintes servent le récit de manière magnifique.

Dire d'une scèen d'aujourd'hui : "il entre dans sa polo vert billard, s'assied sur le siège de toile grise et tourne la clé pour faire démarrer le moteur...". ça a quand même moins de potentiel narratif que "Il s'appuye sur le marche pied du carosse et se hisse jusqu'à la scellette. Il s'empare du harnais d'une main atandis que de l'autre il fait claquer son fouet au dessus des bêtes attelée. L'une est pomelée, l'autre noire jeais et sa robe luit plus de l'humidité ambiante qui fait ruisseler ses poils que d'un lustre naturel. Hu, Hu! s'écrie-t'il. Et après une seconde d'immobilité où il sent que la tension entre le véhicule et les chevaux est à son maximum, les roues s'ébranlent creusant un profond sillon dans la terre meuble du chemin.... etc... etc..."
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